Histoire locale de Masevaux et de sa vallée.

 

Jean Behra (1921-1959)

Un champion aux racines dollériennes.


Interrompus en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, les sports mécaniques, principalement les courses autos et motos, connaissent dès l'automne 1945 une éclatante renaissance. Dans ces années d'après-guerre, la presse sportive célèbre les performances de marques entrées dans l'histoire et popularise les noms des champions qui pilotent leurs bolides. Les Alfa-Romeo, Ferrari, Maserati, Lancia se mesurent aux Mercedes, Porsche, Talbot, Cooper et Jaguar. Dans cette période, l'Argentin Juan-Manuel Fangio est l'as du volant incontesté. Parmi ses concurrents, les aficionados des Grands Prix entendent les noms de Farina, Ascari, Brabham, Moss et Trintignant, mais aussi celui, plus familier aux oreilles alsaciennes, de Jean Behra.


Origines familiales.

Jean Behra naît à Nice le 16 février 1921. Son père, Joseph Behra, est originaire de Lauw où il est né en 1898 dans le foyer de Laurent Behra et Joséphine Walgenwitz. La lignée de Laurent Behra est issue d'Oberbruck et de Rimbach, tandis que les Walgenwitz sont implantés à Lauw depuis plusieurs générations. Tous ces aïeux appartiennent au milieu populaire le plus modeste : ils sont petits paysans, journaliers, ouvriers de fabrique ou de scierie, pâtres, tisserands, bûcherons.

Joseph Behra, lui, a suivi une formation de radio-électricien qui lui permet d'obtenir un emploi d'opérateur de cinéma. On ne connaît pas les circonstances qui l'ont fait quitter Lauw ; toujours est-il qu'il épouse en 1919 la niçoise Esther Marguerite Tesseire, dite Ida, de dix ans son aînée. Le couple donne naissance à deux garçons : Jean en 1921 et José en 1924. En 1940, Joseph Behra divorce puis se remarie avec Louise Bovis, dont il a un fils, Georges, qui est donc le demi-frère de Jean et José.

 

 

Joseph Behra, le père de Jean, né à Lauw en 1898, décédé à Saint-Raphaël en 1968. Il a suivi la carrière de son fils avec passion.

 

Origine de la photo : blog Maseratitude, le forum des passionnés de Maserati.


Enfance à Nice.

Alors que la plupart des pilotes automobiles sont issus de familles aisées, Jean Behra grandit à Nice dans un milieu que plusieurs sources qualifient de "commerçant" : une petite bourgeoise où il faut se mettre au travail dès la sortie de l'école.

Quand, à 14 ans, Jean obtient son certificat d'études, ses parents lui offrent une bicyclette. C'est avec cette machine et à la force de ses mollets que le jeune garçon prend goût à la compétition et remporte son premier titre : champion cycliste amateur des Alpes-Maritimes.

Jean trouve du travail dans l'atelier d'un marchand de cycles où il se passionne rapidement pour la mécanique des vélos et des deux-roues motorisés.


Premières courses motocyclistes.

À peine âgé de 15 ans, il s'achète sa première moto*, une Monet-Goyon de 125 cm³ avec laquelle il fait ses premières armes après en avoir amélioré les performances grâce à son don de la mécanique. *[plus exactement un vélomoteur selon la classification administrative] 

Dans les années suivantes, il acquiert des motos de plus en plus puissantes : une Terrot de 175 cm³, une Magnat-Debon de 250 cm³ puis une Monet-Goyon de 350 cm³. Au guidon de ces machines, il connaît ses premiers succès, parmi lesquels une belle 2e place dans la course de côte de La Turbie en 1939, alors qu'il n'a que 18 ans.

C'est à cet âge qu'il se marie avec une Italienne de Savone, Carla Paola Elsa, dite Charlotte (1922-1985). En 1940 naît leur fils Jean-Paul Behra qui dans les années 1960 s'est essayé à la course automobile, mais sans faire une grande carrière.

Malheureusement la guerre met un terme aux débuts prometteurs du jeune Niçois ; les courses sont annulées et les motos réquisitionnées par l'armée.


Champion de France motocycliste.

La paix revenue, Jean achète d'occasion une Terrot 350 cm³ avec laquelle il remporte sa première course en septembre 1945. C'est le Grand Prix de la Libération de Nice où il bat Georges Monneret, le meilleur pilote de moto français de l'époque. Désormais, le Niçois évolue au niveau national. De 1946 à 1951, au guidon d'une Moto Guzzi de 500 cm³, il remporte une trentaine de Grands Prix. Il est champion de France motocycliste 500 cm³ de 1948 à 1951. Parfois accompagné par son frère José, il pratique aussi le motocross sur prairie.

 

 

Jean Behra en 1946 avec sa Terrot 350 cm³ avec laquelle il vient de remporter le Grand Prix de Saint-Cloud. A gauche, Georges Vial, as des acrobaties motocyclistes.

 

 

Extrait du journal "Les Dernières Dépêches de Dijon."


Coureur automobile.

En 1949, Behra se lance également dans les courses automobiles tout en continuant les courses motos. Il fait sensation en remportant le même jour la course de côte auto du Mont-Ventoux ainsi que le classement moto de cette épreuve.

À partir de 1952, Jean Behra ne se consacre plus qu'à l'automobile, s'alignant au départ de courses dans différentes catégories, en monoplaces, en endurance et en rallye. Il débute dans l'équipe d'Amédée Gordini, puis il est successivement pilote officiel pour Maserati, Ferrari, BRM et Porsche.

 

 

 

Jean Behra avec Amédée Gordini lors du Grand Prix du Mexique en 1953.

 

Origine de la photo : https://jaapgrolleman.com/jean-behra/


En monoplace, Behra compte 53 départs et 9 podiums en championnat du monde. Il remporte entre autres le Grand Prix de France F1 à Reims en 1952, le Grand Prix F1 de Pau en 1954, les Grands Prix de Suède, de Caen et de Silverstone en 1957, les Grands Prix du Venezuela et de Reims en 1958. En 1956, il occupe la tête du championnat du monde mais, contraint à l'abandon dans l'ultime course à Monza, il ne peut détrôner Fangio et finit 4e du championnat. Bien que pendant plusieurs années Jean ait figuré dans le top 5 des pilotes, il n'a pu réaliser son ambition de s'approprier le titre mondial.

 

 

Jean Behra coiffé de son légendaire casque à damier. 

 

Origine de ces deux photos :

https://www.autohebdo.fr/actualites/classic/les-pilotes-francais-en-f1-jean-behra.html

 

 

Monza 1957 : Jean Behra (Maserati n°6) devant Stirling Moss (Vanwall n°18)

 

 

Behra "trompe-la-mort" ?

Dans le milieu des pilotes automobiles, Jean Behra se distingue par son caractère bouillant et sa combativité en course sans limite. Sa devise : "Vaincre ou casser" ne sont pas de vains mots. Surnommé "le champion le plus recousu du sport automobile" il accumule les accidents. En une dizaine d'années de compétition, il totalise 18 blessures dont des fractures (bras, poignets, côtes, vertèbres, clavicule), des brûlures (bras, visage), des tendons sectionnés, une oreille arrachée...

La course automobile est alors un sport au taux de mortalité effroyable. La sécurité des pilotes, ni d'ailleurs celle des spectateurs, n'est la préoccupation majeure des organisateurs. En cas d’accident, on accepte que la mort en soit généralement la sanction. Les pilotes roulent avec un casque ouvert et foncent à 300 km/h entre des murs de béton sans être attachés. De 1950 à 1960, 28 pilotes ayant couru en F1 trouvent la mort au volant de leur bolide en course ou à l'entraînement.


La mort.

En 1959, Jean Behra est inscrit à titre privé au Grand Prix d'Allemagne sur une Porsche-Behra, une monoplace qu'il a lui-même mise au point. L'épreuve a lieu à Berlin, sur le circuit de l'Avus, une piste dangereuse datant du début du siècle. Le 1er août, la veille de la course des F1, Behra participe en lever de rideau à la course des voitures de sport au volant d'une Porsche RSK 718. Mouillée par la pluie d'un orage, la piste est glissante ; dès les premiers tours, deux concurrents partent en glissade sans graves dommages. Au quatrième tour, Behra perd lui aussi le contrôle de sa voiture qui s'écrase contre le support d'une vieille batterie de DCA. Éjecté et la colonne vertébrale brisée, il est tué sur le coup.

 

 

Circuit de l'Avus, le virage fatal.

En haut à gauche, la Porsche de Behra après l'accident. On remarque le mauvais état de la piste pavée de briques dans ce passage surnommé le "mur de la mort."

 

Origine de la photo : https://jaapgrolleman.com/jean-behra/


La dépouille mortelle de Jean Behra est déposée dans une chapelle ardente dressée dans l'église des Apôtres de Berlin où une courte cérémonie réunit les représentants du sport automobile international et les autorités allemandes et françaises. Après la cérémonie, le corps du coureur prend la route pour Paris dans un fourgon automobile, malgré les difficultés de la traversée de la RDA en cette période de guerre froide.

À Paris, le corps de Jean Behra est installé dans l'église Saint-Philippe-du-Roule ; les amis du disparu y montent une garde d'honneur. Le défunt est ensuite transféré à Nice où les obsèques ont lieu en l'église Saint-Barthélemy le 6 août 1959. La cérémonie, présidée par Jean Médecin, député-maire de Nice, réunit une assistance évaluée à 2500 personnes.

Avant l'inhumation dans le caveau familial au cimetière Saint-Barthélemy, le maire et les représentants des sports automobile et motocycliste rendent un dernier hommage au champion disparu.   

De son côté, Maurice Herzog, haut-commissaire à la Jeunesse et aux Sports adresse à la Fédération Française des Sports automobiles le message suivant : "En Jean Behra disparaît un des plus valeureux pilotes qui aient jamais été. Par sa personnalité appréciée de tous dans le monde comme par ses performances, ce grand champion a montré ce que la valeur sportive apporte au rayonnement de notre pays."

 

Sur la tombe de Jean Behra dans le cimetière Saint-Barthélemy de Nice, l'épitaphe :

"Il a payé de sa vie ce qu'il aimait."

illustre pleinement la destinée du champion.

 

Origine de la photo : Geneanet.


Aujourd'hui, en mémoire de Jean Behra :

- un boulevard de Nice porte son nom, ainsi que des rues dans trois communes de la Sarthe : Le Mans, Mulsanne et Allonnes et d'une commune de l'Essonne : Saint-Pierre-du-Perray.

- l'Automobile Club de Nice organise chaque année le "Rallye Jean Behra"

- le circuit automobile de Nevers Magny-Cours a porté le nom de Jean Behra de 1961 à 1989
 


Henri Ehret, septembre 2022.

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Des vidéos pour en savoir plus :

- résumé de la vie de Jean Behra en vidéo, par Richard Pogliano  :

https://www.youtube.com/watch?v=OT6Z9OxAjm4

- vidéo de l'accident :

https://www.dailymotion.com/video/x6aqgda


Sources :

Geneanet, arbres de Bernard Gebel et Robert Behra.

Wikipedia.

Google Maps.

En plus des sources mentionnées pour chaque photo, les sites web suivants consacrés à la course automobile :

- https://www.caradisiac.com/Jean-Behra-Avec-les-plus-grands-page-50876.htm

- https://www.newsclassicracing.com/Portrait-Jean-Behra-le-nicois

- https://www.autohebdo.fr/actualites/classic/les-pilotes-francais-en-f1-jean-behra.html

- https://www.statsf1.com/fr/jean-behra.aspx

- https://car-life.fr/pilote-de-f1-le-plus-dangereux-metier-du-monde/

Obsèques de Jean Behra : articles du journal "Combat : organe du Mouvement de libération française."

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