Histoire locale d'Oberbruck.

 

 

 

Des conspirateurs à Oberbruck.

 

 

 

Le Haut-Rhin, département le plus révolutionnaire de France ? Oberbruck, base arrière de comploteurs contre le gouvernement ? Aujourd'hui, on peine à le croire, pourtant ce sont des faits avérés au début du XIXe siècle ! 

 

 

Les notes en rouge dans la colonne de droite apportent un complément d'informations aux noms et termes soulignés dans le texte.

 

 

La situation politique de la France en 1820.

Louis XVIII.

Depuis 1815 et la Seconde Restauration, Louis XVIII règne sur la France. Après la République et l'Empire, ce retour de la dynastie des Bourbons rétablit la royauté, mais sous la forme d'une monarchie constitutionnelle où la France expérimente le parlementarisme.

Trois forces politiques principales.

La Chambre des députés, élue au suffrage censitaire (moins de 100 000 électeurs inscrits pour tout le pays) comprend trois groupes principaux : 

- les "Ultras" : plus royalistes que le roi, ils sont farouchement opposés aux conquêtes de la Révolution et de l'Empire. Ils militent pour l'abolition de la Charte et un retour de la monarchie absolue. Ils détiennent une majorité écrasante dans la "Chambre introuvable" élue en 1815, mais ne sont plus que 92 sur 258 dans l'assemblée élue en 1816.

 - les "Constitutionnels" : partisans de la Charte, ces aristocrates modérés, grands bourgeois et anciens hauts-fonctionnaires impériaux, veulent pour la France un régime politique à l'image du système britannique, stable et ouvert aux progrès. Ils sont majoritaires dans l'assemblée élue en 1816 et soutiennent le gouvernement Decazes jusqu'en 1820.

 - les "Libéraux" : composés de royalistes convertis à la Révolution, de républicains et de bonapartistes, ils sont hostiles aux Bourbons et opposés à la Charte jugée trop conservatrice. Ils défendent les acquis de la Révolution et spécialement les libertés : libertés individuelles, liberté de la presse, liberté des cultes, liberté économique. Ils rejettent les traités de 1815, le drapeau blanc et la prééminence retrouvée du clergé et de la noblesse. Aux élections de 1820, ils comptent 80 députés sur 434. Les Libéraux siègent à l'extrême gauche de l'assemblée.  

 

Louis XVIII est le frère cadet de Louis XVI guillotiné en 1793. Il est revenu sur le trône grâce aux armées étrangères qui ont envahi la France.

 

La Charte est le nom donné à la Constitution sous la Restauration.

Louis XVIII l'a appelée "introuvable" parce qu'il n'aurait pas pu rêver d'une assemblée aussi favorable à son trône.

Le duc Elie Decazes (1780-1860)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Louis XVIII (1755-1824).

Roi de France du 6 avril 1814 au 20 mars 1815, puis du 8 juillet 1815 à sa mort le 16 septembre 1824. 

 

 

  Origine de l'image : Wikipedia.

 

 

Un chef de file des Libéraux : Voyer d'Argenson.  

Les Libéraux sont dirigés par de grands bourgeois comme les banquiers Jacques Laffite et Casimir Périer, des avocats comme Dupont de l'Eure et Jacques-Antoine Manuel, mais aussi par des nobles comme le prestigieux "héros des deux mondes", le marquis de Lafayette et celui qui fut son aide de camp, le marquis d'Argenson.

Marc-René-Marie de Voyer de Paumy d'Argenson.

à Paris le 10 septembre 1771, ce jeune noble libéral embrasse la cause révolutionnaire aux côtés de Lafayette ; cependant il ne suit pas son général lorsque celui-ci quitte la France en 1792. Il choisit de rester à l'écart des évènements révolutionnaires et se retire sur les terres familiales en Touraine et dans le Poitou où, en physiocrate éclairé, il s'adonne à l'agronomie sur le modèle anglais.  

Voyer d'Argenson à Oberbruck.

En 1796, survient l'évènement qui relie Voyer d'Argenson au Haut-Rhin et particulièrement à Oberbruck : c'est son mariage avec Sophie de Rosen-Kleinroop, veuve de Victor de Broglie, dernier seigneur de Masevaux.

Par cette union, Voyer d'Argenson prend pied sur les nombreuses terres alsaciennes des Rosen et spécialement à Oberbruck où son épouse possède les forges et d'importantes propriétés immobilières et foncières. Voyer d'Argenson se mue en maître des forges et s'investit dans l'amélioration des techniques métallurgiques en introduisant les procédés usités en Angleterre. Attentif à l'émancipation des classes pauvres, son appui permet à Oberbruck d'ouvrir en 1818 une des toutes premières écoles d'enseignement mutuel d'Alsace. Lors de ses séjours dans le village, il habite la maison de maître bâtie à proximité des forges par le duc de Broglie peu avant la Révolution.

 

 

 

 

 

 

 

 

Victor de Broglie a été guillotiné à Paris le 27 juin 1794.

 

 

 

actuelle maison Zeller-Badré.

 

 

 

 

Lettre envoyée à Voyer d'Argenson à Oberbruck.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Origine de l'image : site Delcampe.

Sous l'Empire, Voyer d'Argenson se met au service du régime en acceptant la fonction de préfet à Anvers, chef-lieu du département des Deux-Nèthes.

Député du Haut-Rhin.

A partir des Cent-Jours, il est constamment élu député du Haut-Rhin, arrondissement de Belfort : élections du 12 mai 1815, du 22 août 1815, du 4 octobre 1816, du 28 septembre 1817, du 9 mai 1822.

Que ce soit dans la "Chambre introuvable" ou dans les assemblées ultérieures, Voyer d'Argenson affiche une position d'opposant intraitable. Il s'indigne de la "Terreur Blanche", combat les mesures gouvernementales en matière de libertés, de censure et de justice. Il critique la réorganisation de l'armée et défend les opposants chassés de France par les proscriptions de 1815.  

 

 

 

jusqu'en 1871, Belfort fait partie du Haut-Rhin.

 

 

 

 

 
 

Gilbert du Motier de Lafayette vers 1820.  Origine de l'image : Wikipedia.

 

Marc-René-Marie de Voyer de Paumy d'Argenson vers 1820.  Origine de l'image : Wikimedia.

 

 

Vers la sédition.  

Dans ces années 1815-1820, le rapport des forces est très défavorable pour les libéraux, les bonapartistes, les républicains et autres partisans du renversement des Bourbons. Les élus libéraux comme Voyer d'Argenson ont beau lutter âprement contre les lois votées, leurs vains efforts dans le cadre légal  poussent peu à peu les opposants les plus déterminés vers la clandestinité et l'action illicite.  

Des opposants irréductibles.

Deux principales composantes regroupent les mécontents les plus acharnés :

- les militaires : ce sont d'une part les officiers et sous-officiers d'active nostalgiques de l'ancienne Grande Armée napoléonienne et d'autre part les nombreux "demi-solde", ces officiers mis en non-activité en 1814, humiliés d'avoir vu leur carrière brisée et d'être réduits à une vie matérielle misérable.   

- les étudiants : menés par une majorité de Parisiens, ces jeunes gens de milieux aisés, idéalistes, voire romantiques, sont prêts à se battre pour la liberté. Ils sont susceptibles d'entraîner le peuple des faubourgs.

Militaires ulcérés et étudiants activistes rêvent d'un coup de force comparable à ceux qui en 1820 ont fait céder l'absolutisme bourbonnien en Espagne et dans le royaume des Deux Siciles.  

Sociétés secrètes.

La surveillance policière et la censure poussent les opposants les plus résolus à agir dans la clandestinité. Les sociétés secrètes fleurissent : parmi elles, l'Union de Joseph Rey, la Franc-maçonnerie, mais surtout la Charbonnerie. Ce mouvement initiatique et secret a été importé d'Italie ; il est organisé en Ventes cloisonnées et hiérarchisées. L'affilié jure d'obéir aveuglément à la Vente Suprême et de vouer sa fortune et sa vie à la cause de la patrie et de la liberté. Chaque membre s'engage à se munir d'un fusil et de 25 cartouches.

Dans le cadre des sociétés secrètes, les militants révolutionnaires entrent en contact avec les notabilités libérales. Sont membres de la Charbonnerie en 1820 les députés : Lafayette, Voyer d'Argenson, Dupont de l'Eure, Koechlin, Manuel, de Corcelles ; on retrouvera ces personnalités dans la suite de ce récit.

La présence d'élus de la nation dans des mouvements conspirationnistes prouve que ces députés jugent le régime de Louis XVIII assez attentatoire aux droits du peuple pour légitimer le recours à l'insurrection.   

Un premier complot inabouti. 

Déjà dans les années 1817 à 1819, Lafayette et Voyer d'Argenson ont été impliqués dans un projet de renversement des Bourbons conçu dans le milieu des émigrés bonapartistes et républicains de Belgique. Selon leur plan, le Prince d'Orange, à la tête de régiments belges et hollandais arborant le drapeau tricolore, aurait proclamé la réunion de la Belgique à la France et, ralliant tous les mécontents, aurait pris Paris et chassé Louis XVIII. Les conjurés ont approché Lafayette et d'autres généraux libéraux grâce à l'entremise de Voyer d'Argenson qui a établi le contact avec l'émissaire du Prince d'Orange. Mais ce projet n'a pas eu d'exécution : d'une part le tsar Alexandre et le roi des Pays-Bas y ont mis leur veto et d'autre part les généraux français ne voulaient pas que le renversement des Bourbons soit l'œuvre de forces étrangères.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Joseph Rey (1779-1855) avocat et théoricien social.

la Vente dans la  Charbonnerie équivaut à une loge dans la Franc-maçonnerie. 

Jacques Dupont de l'Eure (1767-1855), acteur de 3 révolutions : 1789, 1830, 1848.

Jacques-Antoine Manuel (1775-1827), avocat et député, grande figure du libéralisme.

Claude Tircuy de Corcelles, député du Rhône puis de la Seine.

 

Prince d'Orange (1792-1849) : fils de Guillaume Ier, roi des Pays-Bas, futur roi des Pays-Bas sous le nom de Guillaume II.

 

 

 

 

 

 

 

Jacques Koechlin (1776-1834).

Industriel et homme politique, maire de Mulhouse et député du Haut-Rhin.

 

 

  Origine de l'image : Wikipedia.

 

 

Le tournant de 1820.  

Les évènements de 1820 précipitent le passage à l'acte de la part des comploteurs. Le 13 février 1820, le duc de Berry, neveu de Louis XVIII et héritier du trône, est assassiné par l'ouvrier bonapartiste Louvel. Bien qu'aucun lien n'ait existé entre Louvel et l'opposition libérale, les Ultras se saisissent du crime pour reprendre leur mainmise sur la Chambre et le gouvernement. C'est la fin de la politique relativement conciliante de Decazes. Les lois liberticides pleuvent. En outre, est adoptée la loi électorale dite du "double vote" qui permet aux plus fortunés de voter deux fois. Elle renforce la représentativité des aristocrates grands propriétaires fonciers dans la Chambre des députés. Aux yeux des démocrates, c'est une provocation insupportable.

 

 

 

Août 1820 : le complot du Bazar français.  

Le magasin "Le Bazar français" est alors un lieu de rencontre d'anciens militaires de la Grande Armée, de Républicains et de Libéraux. De juin à août 1820, ces opposants, en liaison avec des officiers d'active, des élus libéraux et des meneurs de la jeunesse étudiante, échafaudent un projet de renversement de Louis XVIII. Le projet consiste à déclencher le soulèvement simultané de garnisons militaires, à Paris mais aussi à  Rennes, Nantes, Lille, Cambrai, Vitry, Amiens, Épinal, Colmar... L'officier le plus actif de la conspiration est le capitaine Nantil de la légion de Meurthe. Mais la cheville ouvrière semble être le colonel Fabvier qui dans l'ombre fait le lien entre les hommes d'exécution et les inspirateurs du pronunciamiento.  

Conciliabules à Oberbruck.

Car de toute évidence, Lafayette, Voyer d'Argenson et les autres meneurs libéraux, s'ils ne sont pas avec certitude les instigateurs du complot, sont du moins dans le secret de l'affaire comme l'attestent les contacts entre les protagonistes, notamment à Oberbruck. Ainsi, dans les semaines précédant août 1820, Voyer d'Argenson accueille dans sa maison des forges son collègue député Jacques-Antoine Manuel qui y rencontre un hôte régulier des lieux, le mulhousien Jacques Koechlin. Tout aussi révélatrice, pendant la première semaine d'août, la venue à Oberbruck du colonel Fabvier qui après s'être entretenu avec Voyer d'Argenson, se rend à Mulhouse auprès de Jacques Koechlin et son frère Nicolas.

Échec du complot.

Toutefois, le complot du Bazar français avorte avant même son déclenchement. Son échec relève de plusieurs causes : 

- si les comploteurs sont bien d'accord pour le renversement des Bourbons, le flou persiste sur la solution institutionnelle sur laquelle doit déboucher l'entreprise : mettra-t-on le duc de Reichstadt sur le trône ? ou bien un prince de la maison d'Orléans ? ou donnera-t-on le pouvoir à Lafayette qui rétablirait la république ? 

- les conjurés ont sous-estimé la fidélité de l'armée au gouvernement légitime ; de nombreux militaires invités à se joindre au complot déclinent la proposition, d'autres se confient à leur chef si bien que les fuites se multiplient. Avant même les dates prévues pour l'insurrection, la conjuration est dénoncée et la police a infiltré le mouvement.    

- initialement prévu pour la nuit du 9 au 10 août, le complot est sans cesse repoussé car les soulèvements des villes de province sont retardés. Cette tergiversation sème le doute chez nombre de conjurés.   

- le soulèvement est enfin fixé au 19 août, mais, dans la nuit précédente, une explosion accidentelle a lieu dans le magasin de poudres du château de Vincennes où les conjurés parisiens avaient prévu de s'approvisionner en armes. Cet évènement engendre le trouble et donne le temps au pouvoir de concentrer sur Vincennes des gardes royaux fidèles.  

Le 19 août, les notabilités libérales de tout le Haut-Rhin sont réunies à Mulhouse pour un banquet patriotique en l'honneur de Voyer d'Argenson. En réalité, l'on attend d'un instant à l'autre l'arrivée depuis Épinal d'un escadron de dragons que le colonel Caron s'est fait fort de gagner à la cause de la conjuration. Mais, douche froide, si un émissaire arrive bien d'Épinal, c'est pour  annoncer l'arrestation, la veille, du colonel Caron, dénoncé par le commandant des dragons à qui il a imprudemment proposé de se joindre à la révolte. Des scènes identiques se jouent dans d'autres villes : ainsi à Cambrai le même jour, des officiers essaient d'enlever la troupe qui refuse de les suivre.

L'insuccès est général. Avant même qu'il y ait un véritable début d'action, tous les exécutants potentiels, au total 138 personnes, sont arrêtés. Suivent neuf mois d'enquête qui aboutissent à présenter 34 accusés devant la Chambre des Pairs qui s'est érigée en cour de justice.  

Voyer d'Argenson menacé.

Le procureur général de Colmar ouvre une information judiciaire contre Voyer d'Argenson pour le mettre en accusation. Comme preuve de la complicité du député avec le complot, il veut prouver que l'un des accusés, Scévola Monchy, arrêté dans les Vosges, a été envoyé comme émissaire auprès de lui à Oberbruck. Pour obtenir des témoignages corroborant ce déplacement de Monchy, l'accusation propose de le transférer de Paris à Colmar, puis de lui faire parcourir dans une voiture découverte entre deux gendarmes, toutes les communes où il aurait passé pour se rendre à Oberbruck afin qu'il soit reconnu par les habitants. Heureusement pour Voyer d'Argenson qui pouvait craindre sérieusement son arrestation, la Chambre des Pairs ne valide pas cette procédure.

Finalement, le verdict de la Chambre des Pairs est mesuré : 3 accusés en fuite sont condamnés à mort par contumace et 5 officiers et sous-officiers d'active sont condamnés à des peines allant de 2 à 5 ans de prison ; tous les autres prévenus sont acquittés. La sentence irrite les Ultras qui accusent la Cour d'avoir épargné les véritables coupables (à savoir les leaders libéraux) pour n'atteindre que des complices subalternes.

situé 11 rue Cadet à Paris

 

Noël Nantil, né à Pont-à-Mousson en 1791, polytechnicien, vétéran de l'armée impériale.

Charles Fabvier (1782-1855), né à Pont-à-Mousson, ami d'enfance de Nantil, baron d'Empire, mis à la réforme pour libéralisme.

 

 

 

 

 

 

 

le fils de Napoléon Ier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Joseph Caron (1774-1822) lieutenant-colonel de l'armée impériale, mis en demi-solde en 1814 puis en retraite à Colmar.

 

La Chambre des Pairs est la chambre haute du Parlement, ses membres sont des nobles nommés à vie.

 

Scévola Monchy, ancien chirurgien reconverti dans le négoce à Nancy, acquitté par la Cour des Pairs.

 

 

 

 

Décembre 1821/janvier 1822 : le complot de Belfort.  

L'échec du soulèvement d'août 1820 n'entame pas la détermination des opposants. Élus de gauche, militaires et activistes se sentent au contraire encouragés par la clémence des Pairs, l'approbation tacite ou du moins la neutralité de l'opinion publique, et malgré le loyalisme des hauts-gradés, l'adhésion à leur cause de nombreux officiers en non activité.

La nouvelle conspiration reste fidèle au mécanisme de la précédente : le soulèvement réussi d'une importante ville de garnison et la proclamation de la déchéance des Bourbons entraîneraient l'insurrections des autres villes et, faisant tache d'huile, gagnerait tout le pays. Mais à la différence du complot de 1820 parti de Paris, la nouvelle conspiration serait centrée sur le Haut-Rhin.

Pourquoi notre département ?

C'est parce qu'à cette date, le Haut-Rhin passe pour le département le plus patriote et le plus révolutionnaire de France. En effet, sur cinq députés élus par le Haut-Rhin, quatre appartiennent à l'opposition libérale d'extrême-gauche : il s'agit de Voyer d'Argenson, Édouard Bignon, Georges Washington de Lafayette et Jacques Koechlin. Ce dernier est en outre membre de la Vente Suprême, plus haut organe dirigeant de la Charbonnerie. En vue de l'action prévue, et sous couvert de les employer dans leurs manufactures, Voyer d'Argenson et Koechlin font venir en Alsace des officiers déjà compromis dans la sédition précédente. Ainsi arrivent à Oberbruck le lieutenant Pégulu et à Masevaux le lieutenant Brue, acquittés dans le complot du Bazar français mais mis en non-activité sans solde.      

Le projet militaire et politique et ses acteurs.

Le plan de la révolte est le suivant : le même jour, les garnisons de Belfort et de Neuf-Brisach appartenant au 29e de ligne, un régiment infiltré par la Charbonnerie, prendraient simultanément les armes et se rendraient maîtres de ces places. Puis, arborant le drapeau tricolore, marcheraient sur Colmar où les régiments de cavalerie se soulèveraient à leur tour. Mulhouse, Strasbourg, Épinal, Nancy se joindraient au mouvement dès l'annonce des premiers succès. A Belfort, dès le déclenchement de l'action, un gouvernement provisoire serait proclamé composé de Lafayette, Voyer d'Argenson et Jacques Koechlin.

L'insurrection est fixée à la nuit du 29 au 30 décembre 1821. Dans les jours précédents, Belfort accueille des visiteurs inhabituels en cette saison hivernale. Venant de Paris, des carbonari civils et militaires, officiers en demi-solde, militants républicains et bonapartistes s'installent discrètement dans la place où ils entrent en contact avec les meneurs libéraux locaux tels l'avocat Joseph Petitjean ou des notables comme Charles Blétry et Joseph Réchou qui ont constitué une administration municipale clandestine prête à prendre les rênes de la ville.

Dans les bagages des arrivants, quantité de cocardes et de drapeaux tricolores, ainsi que l'uniforme de général dont se vêtira Lafayette au moment de proclamer la destitution des Bourbons. Une voiture de cérémonie pour le nouveau chef du pays est également commandée.

Le commandement du soulèvement militaire est confié au colonel Pailhès qui arrive incognito à Belfort plusieurs jours avant l'action. Il est rejoint par des officiers en non-activité comme Pégulu et Brue déjà cités, Guinan, Descombes, Lacombe, Dublar, Roussillon, ainsi que par des conspirateurs civils comme Bazard, Buchez, Guinard, Joubert, les deux frères peintres Ary et Henry Scheffer ou encore Francisque de Corcelles, le fils du député Tircuy de Corcelles.

Au sein du 29e de ligne plusieurs officiers comme Manoury et Peugnet à Belfort ou Carrel à Neuf-Brisach sont acquis à la conjuration. Toutefois, la préparation des détails de l'opération est assurée par l'adjudant Tellier.

A l'approche du 29 décembre, les hommes sur le terrain sont prêts, mais les instigateurs politiques de premier plan manquent à l'appel. Lafayette n'est toujours pas parti de son château de La Grange-Bléneau (Seine et Marne) et Voyer d'Argenson se terre à Oberbruck sans donner signe de vie. Le mouvement est reporté au 31 décembre puis au 1er janvier. Cet ajournement contraint les comploteurs à une attente stérile qu'ils trompent en vaines controverses lors de banquets patriotiques où les esprits s'échauffent. Certains sont gagnés par la suspicion que les députés ne viendraient pas de peur de se compromettre. De leur côté, suite aux atermoiements, les conjurés de Neuf-Brisach renoncent au soulèvement simultané et attendront le succès de Belfort pour agir. Mais, finalement, on apprend que Lafayette, accompagné de son fils, est parti pour Belfort où il doit arriver dans la nuit du 1er au 2 janvier. Il est suivi de près par Manuel et le colonel Fabvier. De son côté, Jacques Koechlin quitte Mulhouse pour Belfort et Voyer d'Argenson devrait également arriver d'Oberbruck.  

Une veillée d'armes confiante...

Les conjurés politiques, militaires et civils seront donc réunis à Belfort au moment de la prise d'armes du 2 janvier au matin au cours de laquelle est prévu le putsch. La nuit venue, après l'appel du soir, l'adjudant Tellier confie les postes clés à des hommes sûrs et ordonne aux soldats de son bataillon de mettre les pierres aux fusils, de préparer les sacs et d'attendre les consignes. Une fois tout en place, pour resserrer la cohésion de ses sous-officiers, il invite à souper les sergents-majors du bataillon. Pendant ce temps, dans la salle ornée de drapeaux tricolores, d'aigles et d'emblèmes patriotiques d'un hôtel de la ville, le colonel Pailhès et ses affidés fêtent par avance un succès qui, croient-ils, ne peut leur échapper.  

...mais à tort.

Pourtant, un grain de sable dans le mécanisme du complot se présente en la personne d'un sergent-major qui, revenant de congé et ignorant ce qui se trame, s'étonne de ce qu'il découvre au cours du souper offert par son chef. Il se confie à son capitaine ; celui-ci, pas davantage dans le secret, fait remonter l'information à son supérieur qui court alerter le commandant de la place, le chevalier de Toustain. Reconnaissant immédiatement qu'un complot est en cours, Toustain envoie trois officiers de confiance arrêter les préparatifs des soldats dans la caserne, et lui-même, avec une patrouille, entreprend un tour d'inspection des postes de la ville.

 

 

 

Édouard Bignon (1771-1841) député d'Altkirch en 1820.

Georges Washington de Lafayette (1779-1849), fils du général Gilbert de Lafayette.

A noter : le système électoral de l'époque permettait l'élection de députés sans attaches avec le département qu'ils allaient représenter.

Antoine Pégulu, né à Antibes en 1791. 

La famille Koechlin possédait une usine textile à Masevaux.

Marcellin Brue, né à Quimperlé en 1795.

 

 

selon certaines sources, ce triumvirat devait être complété par Dupont de l'Eure et de Corcelles.

 

 

Antoine Pailhès (1779-1844), colonel des grenadiers à pied de la garde impériale, baron d'Empire, mis en demi-solde en 1814.

Saint-Amand Bazard (1791-1832), un des fondateurs de la Charbonnerie française.

Philippe Buchez (1796-1968), carbonaro, saint-simonien, socialiste chrétien.

Nicolas Joubert, beau-frère de Bazard, déjà mêlé au complot du Bazar français.

Joseph Guinard (1799-1874), opposant républicain qui a pris part aux complots de Nantes, Belfort et Saumur.

 

 

 

 

 

 

"les pierres aux fusils": mettre les fusils en état de faire feu. La pierre à fusil est le silex qui produit l'étincelle permettant de faire exploser la poudre.  

 

 

 

 

son titre exact dans le vocabulaire de l'époque : "lieutenant de roi."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce plan représente Belfort en 1870. La vieille ville, enserrée dans les fortifications de Vauban n'a guère changé depuis 1820. La cité s'ouvre sur l'extérieur par deux portes : la Porte de France (flèche verte) et la Porte de Brisach (flèche bleue). Les fortifications sont en orange, les immeubles en noir. La garnison occupe la citadelle dominant la ville (le Château).

Origine de l'image : extrait de la photo de Thomas Bresson sur

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:2012-10-07_16-45-44-musee-histoire-belfort-plan.jpg 

 

 

La déroute.

Dès que l'adjudant Tellier et le lieutenant Peugnet apprennent que le complot est éventé, ils en avertissent Pailhès et ses acolytes. C'est la débandade. De nombreux fuyards se font ouvrir la Porte de France tenue par le lieutenant Manoury acquis à leur cause et réussissent à disparaître dans la nuit. D'autres se heurtent au peloton mené par le chevalier Toustain qui vient inspecter le poste de la Porte de France. Pégulu, Brue, Desbordes et Lacombe sont arrêtés et remis à la garde de Manoury. Toustain s'avance hors des murs dans le Faubourg de France. Dans l'obscurité, il rencontre un groupe d'une trentaine de personnes : ce sont Pailhès et ses partisans. Au moment où Toustain ordonne au rassemblement de se disperser sans résister, le lieutenant Peugnet sort un pistolet qu'il cachait sous son manteau et le décharge en pleine poitrine sur son chef en s'écriant : "Commandant, vous êtes à moi !" Le chevalier Toustain est renversé par le coup mais n'est pas gravement blessé car la balle s'est écrasée sur sa Croix de Saint-Louis. Toustain se relève et revient au poste de la Porte de France, mais n'y trouve plus personne car les prisonniers se sont envolés avec leur gardien et complice. 

Le coup de feu tiré par Peugnet a mis en alerte patrouilles et policiers qui se mettent à arrêter sans distinction toutes personnes rencontrées dans les rues, des conjurés mais aussi nombre de passants ignorants des évènements en cours. Quand la prison est pleine, les détenus sont enfermés dans l'ancienne sous-préfecture.

C'est dans ce moment où la confusion règne dans les rues de Belfort qu'arrive la première personnalité politique, Jacques Koechlin. Parvenu près de l'hôtel où Pailhès festoyait peu de temps auparavant, il rencontre son neveu parti avant lui de Mulhouse qui l'avertit que le coup est manqué. A la vue des gendarmes qui ne soupçonnent pas ce respectable notable, Koechlin réussit à rebrousser chemin sans encombre. Il part en toute hâte vers Oberbruck pour éviter que Voyer d'Argenson ne vienne se jeter dans la gueule du loup. Il le surprend au milieu de la nuit ; Voyer d'Argenson ne s'était pas encore mis en route pour le rendez-vous à Belfort du 2 janvier au matin.

De leur côté, Francisque Corcelles et Bazard s'emploient à sauver Lafayette en l'interceptant avant son arrivée à Belfort. Ils partent à cheval vers Paris, l'un par la route d'Essert, l'autre par la route de Valdoie. Ils rencontrent la voiture de Lafayette près de Lure et informent le général de l'issue malheureuse de l'affaire. Pour justifier son départ du château de La Grange-Bléneau, Lafayette dévie sa route vers le Sud-Ouest et va passer quelques jours à Gray chez son ami, le député Martin. Quant à Corcelles et Bazard, malgré une température de moins 15 degrés, ils continuent leur route vers Paris pour annoncer l'échec de leur entreprise à leurs amis avant que ceux-ci ne se lancent dans des actions inconsidérées.

 

 

Louis-Désiré Peugnet, né en 1793 à Vrauxcourt (Pas-de-Calais).

 

Faubourg de France : cercle violet sur le plan ci-dessus.

 

Médaille de l'ordre royal et militaire créé par Louis XIV, supprimé en 1792 puis recréé par Louis XVIII en 1814.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A l'arrivée à Paris, Bazard a une oreille gelée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Porte de France où, dans la nuit du 1er au 2 janvier 1822, se sont joués des moments cruciaux du complot de Belfort. 

Cet ouvrage a été démoli en 1891.

Image extraite du livre : "Belfort et le Territoire de Belfort", par M. Rozier – E.-O. Lami – P. Gsell, Les éditions du Bastion

 

 

 

 

 

 

Une prise d'armes à Belfort vers 1830, semblable à celle qui aurait dû être l'occasion du soulèvement militaire du 2 janvier 1822.

Aquarelle, Musée de Belfort.

Image extraite du livre : "Belfort et son territoire. 20 siècles et 103 jours d'histoire", par André Monnier, Edition H.P.C. Belfort.

 

 

Suite au fiasco de Belfort, les autres soulèvements prévus à Neuf-Brisach, Strasbourg, Lyon, Marseille ou Toulon ne sont même pas tentés. Un mois après, l'insurrection du général Berton à Saumur échoue également, ainsi qu'en 1823 la tentative du colonel Fabvier de soulever l'armée française sur la Bidassoa. C'est la fin des conspirations libérales contre les Bourbons sous forme de coups de force militaires car l'armée s'est définitivement réconciliée avec le régime de la Restauration à la faveur de la guerre d'Espagne et des expéditions de Morée et d'Alger.

 

 

 

Le complot de Belfort : épilogue.

Comme pour l'affaire du Bazar Français, après le complot de Belfort, la justice frappe les exécutants et épargne les têtes dirigeantes.

Lafayette et son fils ont regagné Paris sans être inquiétés. Aucun élément matériel ne les relie au complot. Par précaution, la voiture d'apparat préparée pour lui à Belfort et qui aurait pu servir de pièce à conviction est enlevée par les soins de Jacques Koechlin qui la fait conduire en Allemagne où elle est brûlée. Bien que l'implication politique (et probablement financière) de Lafayette dans la tentative de sédition soit notoire, le gouvernement renonce à engager sans preuves solides une procédure contre un héros aussi populaire.

Il en est de même pour Voyer d'Argenson, conspirateur patenté faisant preuve d'une défiance extrême pour ne pas être compromis. Alors qu'il est pressenti pour jouer un rôle clé à la tête du pays, son comportement à Oberbruck du 29 décembre au 2 janvier donne à penser qu'il attendait l'annonce du succès de l'insurrection avant de paraître à Belfort. Malgré cette prudence, à l'annonce de l'échec du complot, il craint d'être arrêté : selon une source, il aurait passé, par un temps glacial, la journée et la nuit suivantes dans la hutte d'un charbonnier au plus profond d'une forêt entre Masevaux et Belfort. De là, il aurait regagné Paris par une route détournée, usant même d'un char-à-bancs pour ne pas être remarqué. Peu après, en son absence, son domicile d'Oberbruck est l'objet d'une descente de justice afin d'y chercher Pégulu. Devant la chambre, Voyer d'Argenson proteste contre cette violation de domicile au cours de laquelle des meubles ont été forcés.

Jacques Koechlin s'est montré le plus actif et le plus audacieux des élus mêlés au  complot. Lui seul est physiquement présent à Belfort, prenant des risques personnels pour la sauvegarde de ses collègues. 

En juillet 1822, les exécutants du putsch avorté sont jugés par la Cour d'Assises du Haut-Rhin à Colmar. Vingt-trois prévenus sont présents : parmi eux, certains ont été arrêtés à Belfort dès le 2 janvier, d'autres au cours de leur fuite, d'autres encore après avoir été dénoncés par des complices lors des interrogatoires de police. Vingt et un autres accusés, parmi les plus compromis, sont jugés par contumace car ils ont réussi à échapper à la justice.

Ce n'est pas le cas des deux principaux responsables militaires : Pailhès, en compagnie de Dublar, est arrêté à Thann dans une étable à porcs où ils s'étaient réfugiés. Tellier a fui en Suisse avec Wattebled, un de ses sergents-majors. Les deux fugitifs sont découverts dans le grenier à foin d'une ferme isolée. Wattebled se brûle la cervelle, Tellier est pris avant d'avoir pu faire de même.

Le 13 août 1822, la Cour condamne à 5 ans de prison les officiers Pailhès, Tellier, Dublar et Guinan. Les autres prévenus sont acquittés. Le 30 septembre 1822, elle condamne à mort sept des contumaces : les officiers Peugnet, Manoury, Desbordes, Brue, Pégulu et Lacombe, ainsi que l'avocat Petitjean.  

 
 

Que sont-ils devenus ?

Destinée des principaux protagonistes des complots du Bazar français et de Belfort.

 

 

Gilbert du Motier de Lafayette.

Après le complot de Belfort, Lafayette se cantonne dans une opposition légale aux Bourbons. Fort de son image de patriarche de la démocratie, il jouit d'une immense popularité. Lors de la révolution de 1830, il fait porter au pouvoir Louis-Philippe Ier, roi des Français, le qualifiant de "trône populaire entouré d'institutions républicaines". Couvert d'honneurs, Lafayette meurt en 1834 à l'âge de 77 ans. 

 

Georges Washington Lafayette. 

L'ancien député du Haut-Rhin a fait une carrière parlementaire presque continue, plusieurs fois élu député de l'arrondissement de Coulommiers (Seine et Marne). Pendant la monarchie de Juillet, il continue de défendre les principes politiques de son père. En 1834, il fait partie des fondateurs de la Société française pour l'abolition de l'esclavage. En 1848, il est vice-président de l'Assemblée constituante. Il meurt en 1849 à l'âge de 70 ans.

 

Marc-René-Marie de Voyer de Paulmy d'Argenson.

Immédiatement après le complot de Belfort, Voyer d'Argenson est réélu député du Haut-Rhin, mais il est battu en 1824. Il s'éloigne alors du Haut-Rhin ; en 1828 il est élu dans l'Eure, en 1830 dans la Vienne et en 1831 dans le Bas-Rhin. Partisan de la Révolution de 1830, il prête serment à Louis-Philippe mais en ajoutant "sauf les progrès de la raison publique", réserve qui exprime son libéralisme sans concession. Il continue de siéger à l'extrême-gauche jusqu'en 1834 où il n'est plus réélu. Il passe ses dernières années dans la retraite et meurt à Paris en 1842 à l'âge de 70 ans.

 

Le colonel Caron.

Peu après le verdict de la Cour d'Assises du Haut-Rhin, le colonel Caron suscite la mutinerie d'un escadron de dragons de Colmar dans le but de délivrer les condamnés du complot de Belfort, notamment ses amis Pailhès et Dublar. La rébellion rapidement réprimée se solde par l'arrestation de Caron et sa condamnation à mort. Il est fusillé le 1er octobre 1822.

 

Jacques Koechlin. 

A la suite de la condamnation de Caron (voir ci-dessus), Jacques Koechlin publie la brochure : "Relation historique des événements qui ont précédé, accompagné et suivi l'arrestation du lieutenant-colonel Caron" dans laquelle il dénonce la machination dont aurait été victime le colonel Caron. Selon Koechlin, les dragons auraient, sur ordre, fait semblant de se mutiner pour prendre Caron en flagrant délit de trahison. Cette accusation lui vaut 6 mois de prison et une lourde amende. A sa sortie de prison, Jacques Koechlin est célébré en héros par les mulhousiens et triomphalement réélu député. Il démissionne de la Chambre en 1826 et meurt en 1834 à l'âge de 58 ans.

 

Le colonel Fabvier. 

Après les complots du Bazar Français et de Belfort, Fabvier est également compromis dans l'affaire des quatre sergents de La Rochelle. En 1823, il quitte la France pour s'engager aux côtés des libéraux espagnols. Il tente vainement de soulever l'armée française sur la Bidassoa. Il mène ensuite une vie guerrière aventureuse en Grèce qui lutte alors pour son indépendance face aux Ottomans. Revenu en France, il prend part à la Révolution de 1830 et obtient le grade de général. En 1848, il est ambassadeur à Constantinople puis au Danemark, avant de siéger à l'Assemblée constituante. Il meurt en 1855 à l'âge de 73 ans.

 

Le colonel Pailhès.

En 1822, Antoine Pailhès est condamné à 5 années de prison et à la privation de la demi-solde. En 1824, par acte de clémence de Louis XVIII, sa demi-solde lui est restituée. Il prend part à la Révolution de 1830 et il est nommé commandant de l'École Militaire par le nouveau gouvernement. En 1831, il est rétabli dans le grade de maréchal de camp qu'il avait sous l'Empire. Il exerce plusieurs commandements militaires supérieurs jusqu'à sa retraite en 1841. Il meurt en 1844 à l'âge de 65 ans.

 

Les lieutenants Pégulu, Brue, Manoury, Lacombe, Desbordes.

Lorsque la conjuration est éventée, Pégulu quitte Belfort pour Oberbruck où il était logé chez d'Argenson. Brue rejoint également son domicile à Masevaux ; en y arrivant il coupe sa moustache pour changer de physionomie. Il rejoint ensuite Pégulu à Oberbruck. Le 3 janvier, Pégulu, Brue, Lacombe, Desbordes et Manoury se retrouvent pour gagner ensemble l'étranger. Une partie des condamnés de 1822 s'établissent à Londres où séjournent déjà d'autres proscrits comme le capitaine Nantil ou l'avocat Rey compromis dans le complot du Bazar Français. Pégulu, comme Nantil, y survit en exerçant les fonctions de professeur de langues, de mathématiques et de dessin dans des pensionnats.

A l'occasion du sacre de Charles X en 1825, une amnistie est prononcée pour les condamnés politiques. Mais certains proscrits en sont exclus et d'autres la refusent. La Révolution de 1830 permet au plus grand nombre d'exilés de revenir en France et de reprendre du service. Ainsi, en 1830, Nantil est nommé chef de bataillon au 37e régiment de ligne, puis lieutenant-colonel au 25e régiment de ligne. De son côté, Rey revient en France en 1826, est amnistié et retrouve des fonctions dans la magistrature tout en poursuivant son oeuvre philosophique consacrée à la réforme sociale.

Les sources consultées n'ont pas permis de connaître le destin de chacun des condamnés du complot de Belfort. 

 

Le lieutenant Peugnet.

L'officier condamné à mort par contumace pour avoir tiré un coup de pistolet sur son commandant réussit à quitter la France. Avec son frère Hyacinthe, il se rend au Canada puis aux États-Unis où il se marie en 1830. A New York, il rencontre Joseph Bonaparte, le frère de Napoléon, ainsi que le général Lafayette lors du voyage de celui-ci en Amérique en 1824-1825. On perd ensuite sa trace jusqu'à sa mort à Troistorrents (en Suisse) en 1877 à l'âge de 84 ans. Probablement a-t-il pu revenir en France malgré sa condamnation car il était titulaire de la médaille de Sainte-Hélène créée en 1857.

 

L'adjudant Tellier.

Condamné à 5 ans de prison et 5 ans de surveillance pour son rôle dans le complot, François-Joseph Tellier a été gracié du restant de sa peine en 1824.

 

L'avocat Petitjean.

Si le Belfortain Joseph Petitjean est le seul civil condamné à mort, c'est que son implication dans le complot est prouvée matériellement. En effet, on trouve à son domicile des centaines de cocardes tricolores et surtout 1200 cartouches et 400 balles qu'il avait commandées la veille du soulèvement. Petitjean s'enfuit dans la nuit du 1er au 2 janvier. Après une étape à Masevaux, il se dirige vers Le Havre dans l'intention de partir pour l'Amérique. Mais, au moment de s'embarquer, il meurt subitement à l'âge de 25 ans.

 

Saint-Amand Bazard.

Après l'échec des complots, Saint-Amand Bazard se tourne vers la doctrine de Saint-Simon. Il devient l'un des chefs de file de ce mouvement, en concurrence avec Prosper Enfantin. En 1830, il est missionné pour aller demander une dictature provisoire à Lafayette afin de faire adopter les réformes saint-simoniennes. Il se retire du mouvement en 1831 et meurt en 1832 à l'âge de 41 ans.

 

Philippe Buchez.  

Après la Charbonnerie, Buchez se tourne également vers le Saint-simonisme qu'il quitte pour initier le mouvement social chrétien. Il mène une courte carrière politique après la Révolution de 1848 où il est porté à la présidence de l'Assemblée Nationale, mais il n'est pas réélu en 1849. Il meurt seul et oublié en 1865 à l'âge de 69 ans.

Joseph Guinard.  

Ardent républicain, Joseph Guinard persiste dans son attitude d'opposant et de comploteur pendant la monarchie de Juillet, ce qui lui vaut une condamnation à la déportation. Il s'évade et gagne l'Angleterre où il vit 13 ans en exil. Revenu à Paris en 1848, il devient chef d'état-major de la garde nationale puis est élu représentant de la Seine. En 1849, à la tête d'une section de la garde nationale, il appuie Ledru-Rollin quand celui-ci veut renverser le gouvernement. Traduit en Haute-Cour, Guinard est condamné à la déportation perpétuelle. Libéré en 1854, il se retire de la politique. Il meurt en 1874 à l'âge de 75 ans.  

 

Francisque de Corcelles.  

Le jeune carbonari de 20 ans lors du complot de Belfort effectue une longue carrière de notable politique. Député de l'Orne de 1839 à 1848, il est réélu sous la IIe République. Opposé à l'Empire, il n'occupe aucune fonction entre 1851 et 1870. Sous la IIIe République, il est député du Nord, puis ambassadeur auprès du Saint-Siège. Il meurt en 1892 à l'âge de 90 ans.

 

 
 

 

Conclusion.

 

 

Dans l'histoire contemporaine de la France, la Restauration a été l'une des périodes les plus fertiles en complots, conjurations et projets de prise de pouvoir par des coups militaires. Cependant tous ces complots ont échoué, souvent même sans avoir eu un début d'exécution. 

Cette inefficacité s'explique grandement par le très faible nombre d'opposants impliqués dans les soulèvements. En effet, de Paris à Belfort, de Cambrai à Saumur, de Lyon à Marseille, on retrouve les mêmes têtes et les mêmes bras. Une poignée de meneurs politiques, (Lafayette, Argenson, Corcelles, Manuel...) deux ou trois dizaines de militaires prêts à tout risquer (Fabvier, Caron, Nantil, Pégulu...) et une maigre cohorte de militants civils dans les ventes et les loges. 

Si Oberbruck, Belfort, le Haut-Rhin ont été le cadre de ces manœuvres politico-militaires, les habitants de ces territoires n'en ont pas été partie prenante. Les conjurés sont coupés de la population. Les élus eux-mêmes ne représentent pas le peuple réel. Ainsi, en 1822, Voyer d'Argenson n'est élu député que par 65 voix (sur 108 inscrits) alors que l'arrondissement de Belfort compte près de 50 000 habitants.

Huit ans après le complot de Belfort, la Révolution de 1830 met fin à la Restauration. Là où de multiples complots ourdis pendant des mois ont fait long feu, l'action révolutionnaire populaire balaie les Bourbons en trois jours.

 

 

 

Henri Ehret, septembre 2019.

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Sources.

 "Les complots militaires sous la Restauration" par Édouard Guillon, Plon, 1895.

 "Histoire pittoresque de Belfort et de ses environs" par A. Corret, 1855, sur  https://archive.org/details/bub_gb_IzgDAAAAYAAJ/page/n9

 Article "Belfort" dans Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, sur https://fr.wikisource.org/wiki/

 Sur le site Gallica :

 "La conspiration de Belfort" dans le Bulletin de la société belfortaine d'émulation, 1891.

 "Souvenirs d'un contemporain sur les évènements de 1820 à 1823 en Alsace" dans Revue d'Alsace, 1850. Auteur : Fédération des sociétés d'histoire et d'archéologie d'Alsace.

 Wikipedia.

 Geneanet.

 

 

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