Histoire locale de la vallée de Masevaux.

 

 


Au milieu du XIXe siècle, le folkloriste alsacien Auguste Stoeber (1808-1884) a collecté les légendes alsaciennes qu'il a tirées des chroniques écrites et des traditions orales. Il en a trouvé 159 dans le Haut-Rhin et 318 dans le Bas-Rhin. Son ouvrage, Die Sagen des Elsasses, [Les légendes d'Alsace] publié en 1852 a été réédité en 1892. Il est disponible sur le site Gallica.

Voici, choisies dans le recueil d'Auguste Stoeber, quatre légendes localisées dans la vallée de la Doller. Comme nombre d'histoires venues d'un lointain passé, elles mettent en scène, dans un décor sinistre, des êtres fantasmagoriques. Certains sont maléfiques, d'autres sont les victimes d'un sort funeste qui les poursuit éternellement ; tous devaient inspirer l'effroi à nos ancêtres.

 

Les résumés des légendes sont librement traduits de l'allemand. Les explications et commentaires de l'auteur sont en rouge foncé.

 


Le Dàmbürla de la vallée de Masevaux.

[Dàmbürla : mot alsacien désignant un petit joueur de tambour.]

Un hôte étrange, le Dàmbürla, hante les forêts et montagnes de la vallée de Masevaux. Lorsque le soleil se couche derrière le Ballon d'Alsace, et que sapins et épicéas se balancent dans la brise du soir, on entend soudain, dans le paysage jusqu'alors silencieux, résonner des ran plan plan rataplan : c'est le Dàmbürla qui tambourine sa musique de marche.

Malheur au retardataire encore dans la montagne ! Même fatigué au point de pouvoir à peine traîner les pieds, il doit marcher au rythme des battements du Dàmbürla, parfois lents, parfois rapides. Des crescendos soudains l'obligent à forcer son pas jusqu'à l'épuisement. L'infortuné marcheur perd toute liberté : il doit suivre le Dàmbürla où qu'il aille. Plus d'un, envoûté par cette musique obsédante, a marché toute la nuit et s'est retrouvé à l'aube, recru de fatigue, couché au sommet du Ballon ou sur les bords bleutés du Sternsee.

Cette histoire doit être comprise comme une leçon de prudence : quand on marche dans la montagne, on ne se laisse pas surprendre par la nuit. Même les esprits forts ne peuvent prétendre braver cette règle car le Dàmbürla s'empare de la volonté du marcheur imprudent et lui enlève toute conscience.


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Les âmes perdues du Lachtelweiher.

[Lachtelweiher : lac de montagne sur les hauteurs de Kirchberg.]

Dans le Lachtelweiher vit un esprit aquatique qui hait les humains. Il hante les eaux noires et profondes du lac, à l'affût d'un homme fatigué de la vie qui viendrait errer dans ces lieux. S'il en aperçoit un, il appelle, siffle, chante et l'attire jusqu'à ce que le désespéré, n'y tenant plus, se précipite dans l'eau. Le monstre laisse alors échapper un cri infernal. Les vagues rugissent, écument, tourbillonnent et rejettent le cadavre du noyé sur le sable gris du rivage.

Les pauvres âmes des suicidés sont condamnées à errer depuis le Lachtelweiher jusqu'au bout de la terre et pour l'éternité. Mais, si un jour, quelqu'un jetait une assiette en or dans le lac, elles seraient toutes sauvées et définitivement.

Cette histoire porte deux leçons : il faut se méfier des eaux troubles du Lachtelweiher et, quel que soit son désespoir, il ne faut pas recourir au suicide. L'errance éternelle des âmes des suicidés doit détourner ceux qui seraient tentés de se donner la mort. Le sacrifice d'une assiette en or serait-il un espoir de salut ? Bien au contraire : personne ne peut raisonnablement croire que cet acte salvateur se réalisera un jour.


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Le Nàchtkàlb de Rimbach.

[Nàchtkàlb : mot alsacien signifiant mot à mot "Veau de la nuit."]

Dans les années 1950, on faisait encore peur aux enfants de Rimbach-près-Masevaux avec la légende du Nàchtkàlb.

Selon la tradition, le Nàchtkàlb est une créature surnaturelle dont personne n'a jamais réussi à distinguer l'apparence. La nuit, il hante les rues du village, se cachant dans l'ombre des maisons pour surprendre les gens qui rentrent tard chez eux. Avec un malin plaisir, il agresse les noctambules qui rejoignent leurs pénates en état d'ébriété. Quand ses victimes entendent derrière elles le lourd halètement du monstre, elles sont prises de panique et fuient sans demander leur reste jusqu'à leur domicile. Là, elles tombent d'épuisement et sombrent dans un profond sommeil. Le matin, elles se réveillent accablées de violents maux de tête.

Un jour, depuis sa chambre sous les toits, un homme entendit les reniflements du Nàchtkàlb. Il passa la tête par l'étroite lucarne de sa mansarde pour tenter de l'apercevoir. Après une longue attente infructueuse, il renonça et voulut aller se coucher. Mais impossible de rentrer la tête ! Elle avait enflé au point qu'elle se trouva coincée dans la lucarne. Il aperçut alors, le temps d'un éclair, la face hideuse de la bête lui faire un clin d'œil. Ce n'est qu'au lever du soleil que la tête du malheureux désenfla et qu'il put rejoindre son lit.

La morale de cette légende est explicite : quand la nuit est tombée, il est imprudent de traîner dans les rues du village. L'avertissement vaut particulièrement pour les ivrognes qui reviennent éméchés du troquet ; ceux-là sauront que c'est au Nàchtkàlb qu'ils doivent les migraines des lendemains de beuverie.

Le dernier paragraphe illustre l'interdit qui frappe ceux qui par leur curiosité voudraient éclaircir des mystères séculaires. Ici, comme dans de nombreux mythes, "la curiosité est un vilain défaut !"


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La dame blanche de Rougemont.

Au Moyen Age, un château-fort s'élevait sur les hauteurs de Rougemont-le-Château, à 1,5 km au nord de la localité. Il n'était éloigné que de 700 mètres du château du Montori, situé, lui, sur le versant alsacien des Vosges, à environ 3 km de Masevaux. Avant que des fouilles récentes n'aient dégagé ces places fortes, seules quelques ruines témoignaient de leur existence.

La légende dit qu'une dame blanche apparaissait souvent dans les ruines du château de Rougemont, assise sur les vestiges de la tour et regardant tristement vers la vallée.

Un jour, une jeune fille qui passait près des ruines, la vit apparaître ainsi. Saisie de frayeur, elle n'osa plus bouger, mais la dame blanche s'approcha doucement d'elle et lui dit : "Revenez ici à sept heures du soir. Vous me verrez alors sous la forme d'un dragon crachant le feu qui volera vers vous. Mais vous ne devrez pas prendre peur ! Au contraire, vous vous approcherez de la gueule du dragon et vous prendrez la clé qui se trouvera dans sa gorge. Cette clé vous mènera vers de grands trésors qui vous rendront immensément riche. Quant à moi, je serai délivrée de mon sort."

La jeune fille arriva à l'heure convenue et c'est bien un dragon crachant le feu qui survint. Mais elle fut tellement épouvantée par le monstre qu'elle prit la fuite. Quand elle osa se retourner, le dragon avait disparu. Elle n'entendit plus que la voix plaintive de la dame blanche qui gémissait : "Hélas, je suis à nouveau bannie pour cent ans !"

À certaines périodes de l'année, notamment lorsque le temps est sur le point de changer, une lourde calèche, avec à son bord la dame blanche, quitte le château et descend bruyamment la montagne. Elle se rend jusqu'à la place du marché de Masevaux avant de disparaître dans la cour du Chapitre.

À la différence des précédentes, cette légende n'a pas une intention didactique. Elle apparaît comme l'ultime réminiscence de personnages et d'évènements des temps révolus. Pour les gens du peuple, les châteaux étaient le séjour de seigneurs redoutables par leur pouvoir et grandioses par leur richesse. Au long des siècles, l'imagination populaire a transformé des êtres historiques en protagonistes d'aventures fantastiques aux ressorts mystérieux. Dans ce sens, la légende garde la trace d'un passé dont la réalité n'est plus accessible.

Le dernier paragraphe rejoint la légende de la "Montorikütscha" selon laquelle les seigneurs du château du Montori descendaient vers minuit à bord d'un carrosse, tiré par des chevaux blancs sans tête, pour tenir conseil en l'hôtel de ville de Masevaux. Après leur séance nocturne, le carrosse traversait à grand bruit la place du marché pour se rendre dans la cour du Chapitre où il disparaissait, englouti par le sol qui s'ouvrait puis se refermait.


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Henri Ehret, septembre 2025.

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Sources :

- l'image du titre a été trouvée sur le site : https://www.mondelegendaire.com/index/ Ce site dont le thème est "Un voyage dans un univers de contes et de légendes", présente plus de 1700 légendes de France ainsi que d'autres pays d'Europe, d'Afrique du Nord et d'Asie.

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les récits des légendes sont tirés de l'ouvrage d'Auguste Stoeber : Die Sagen des Elsasses.

- M. André Kahlmann a attesté l'existence de la légende du Nàchtkàlb à Rimbach-près-Masevaux.

- légende du Nàchtkàlb : compléments dans l'article de L'Alsace du 12/11/2020.

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la légende du carrosse du Montori
: h
ttps://www.visit.alsace/241007078-sentier-historique-du-montori/

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