Histoire locale de la haute vallée de Masevaux.

 

 

Robert Ehret (1891-1968)

Créateur de la francisque.

 

C'est dans l'histoire si fertile en tabous et polémiques de l'État Français, dirigé par le Maréchal Pétain de 1940 à 1944, que Robert Ehret a laissé sa trace. Cette page se propose de présenter la vie et l'œuvre de cet Alsacien patriote dont les racines sont ancrées dans la vallée de Masevaux.

L'essentiel de cet article est tiré des recherches de Jean-Claude Streicher présentées au bas de la page dans le chapitre "Sources".

 

I. Origine familiale : de Wegscheid à Issy-les-Moulineaux.

La famille paternelle de Robert Ehret est originaire des villages de la haute vallée de la Doller. Son père, Gustave Ehret, est né à Wegscheid en 1866, fils de Ferdinand Ehret, né également à Wegscheid en 1836, et de Barbe Held, née en 1836 à Falkwiller mais dont les aïeux vivaient à Sickert.

En remontant la lignée de Ferdinand Ehret, le grand-père de Robert, on trouve les patronymes typiques de notre vallée : Ehret, Erhart, Reitzer, Ringenbach, Studer, Negelin, Holstein... Ces aïeux habitent à Wegscheid, Kirchberg, Oberbruck, Rimbach, Dolleren. Ils sont journaliers, tisserands, petits paysans, voituriers. 

Ferdinand Ehret, lui, est aubergiste à Wegscheid, dans l'Oberdof. Entre 1877 et 1879, soit quelques années après la guerre franco-allemande qui a livré l'Alsace à l'Allemagne, il quitte son village natal avec son épouse et ses enfants encore en bas âge. Gustave, l'aîné, n'a alors qu'une dizaine d'années.

On retrouve la famille de Ferdinand Ehret établie à Issy-les-Moulineaux à la fin des années 1870. D'autres enfants, nés dans cette ville limitrophe de Paris, sont venus élargir le cercle de famille. Ferdinand Ehret décède à Issy-les-Moulineaux en 1894.

 

II. Naissance de Robert Ehret.

Robert Léon Ehret naît le 13 mars 1891 à Paris 2e, rue Saint-Antoine, fils de Gustave Ehret et de Marie-Thérèse Talivey. Gustave est alors sommelier et Marie-Thérèse domestique ; quatre années après, elle est cuisinière. Les jeunes parents appartiennent au petit peuple parisien ; leurs relations de quartier exercent les métiers de cocher, teinturier, cuisinier, porteur des Halles, maçon, employé. A remarquer que Gustave ne légitime son fils en épousant Marie-Thérèse que quatre ans après la naissance.

 

III. Service militaire et Première guerre mondiale.

L'on retrouve des données sur Robert Ehret en 1911, lorsqu'il est appelé au service militaire. Sa fiche matricule nous apprend qu'il réside alors à Paris 2e, 46 rue d'Agout, à deux pas de la Haute École de Joaillerie. Sa profession : ouvrier lapidaire, rectifiée plus tard en bijoutier-joaillier.

Le jeune homme est incorporé le 1er octobre 1912 et, comme la guerre mondiale éclate avant la fin de son service militaire, il reste sous les drapeaux jusqu'au 22 août 1919. Sa conduite pendant la guerre est brillante. Cité quatre fois à l'ordre du jour de la division, blessé à deux reprises, on l'a cru disparu en mars 1918. En réalité, il a été fait prisonnier et interné à Karlsruhe d'où il est libéré après l'armistice de 1918. 

Au cours des sept années passées sous l'uniforme, Robert Ehret monte en grade : brigadier en 1913, maréchal des logis en 1914, adjudant en 1915, sous-lieutenant en 1916, lieutenant en 1919.  Entre les deux guerres, après un passage à l'École de cavalerie de Saumur et des périodes d'instruction, il devient capitaine de réserve en 1935.

En 1920, il est nommé chevalier de la Légion d'honneur en reconnaissance de ses mérites militaires.

Rendu à la vie civile, Robert Ehret reprend son travail de joaillier-décorateur chez Van Cleef & Arpels, la prestigieuse maison de la place Vendôme. En 1922, il se marie avec Magdelaine Moraud-David ; deux enfants, Pierre et Annette, naissent de cette union.

 

 

 

 

 

 

Affiche promotionnelle de Van Cleef & Arpels en 1930.

 

Origine de l'image : HPRINTS.

 

 

 

 

 

IV. Seconde guerre mondiale.

Le capitaine Ehret est mobilisé dans le 19e Groupe de reconnaissance des divisions d'infanterie. Pendant la "drôle de guerre" et jusqu'au 25 mai 1940, il est affecté au nord de l'Alsace dans le secteur de la Lauter dont il doit interdire le franchissement. Fin mai, il est déplacé sur la Somme. A la mi-juin, devant l'avance allemande, il suit la retraite générale de l'armée française vers le Sud. 

Après l'armistice du 22 juin 1940, on retrouve Robert Ehret, selon ses propres dires "en congé de convalescence à Vichy", devenue le siège du gouvernement de l'État Français dirigé par le Maréchal Pétain.

 

V. Naissance de la francisque.  

En septembre 1940, le commandant Bonhomme, officier d'ordonnance du Maréchal Pétain et ami du capitaine Ehret, présente ce dernier au docteur Bernard Ménétrel, médecin et proche conseiller du Maréchal. Apprenant sa qualité de joaillier, Ménétrel lui demande de concevoir un insigne symbolisant l' "unité française aux ordres de son chef, le Maréchal Pétain."

 

 

Portrait officiel du Maréchal Pétain, chef de l'État Français de 1940 à 1944. Il a alors plus de 84 ans. Origine de l'image : Wikipedia.   A gauche, le docteur Bernard Ménétrel, médecin, conseiller et intime du Maréchal Pétain. Origine de l'image : site "Histoire en question."

Il s'agissait donc de remplacer l'effigie de Marianne et les lettres RF, symboles républicains devenus caducs.

Probablement mû par un élan patriotique exacerbé par la défaite française, Robert Ehret se met au travail en s'inspirant du passé lointain de notre pays. Malgré la défaite d'Alésia face aux Romains, il voit un signe d'espoir dans l'unité des Gaulois derrière Vercingétorix, et chez les Francs de Clovis, la fierté de la victoire de Tolbiac contre les Alamans.

Il retient de ses recherches un emblème commun aux Gaulois et aux Francs, la hache à double tranchant : la francisque gallique*. Il stylise l'arme ancienne : le bâton de maréchal à dix étoiles constitue le manche de la hache où s'attachent les deux fers cerclés de tricolore. *en réalité, la hache à double tranchant est appelée "labrys."

 

 

 

 

 

La francisque avec la devise de l'État Français.

Origine de l'image : Wikipedia.

 

 

 

Le pavillon personnel du Maréchal Pétain.

Origine de l'image : Wikipedia.

L'esquisse est soumise au Maréchal le 1er octobre 1940, accompagnée de quelques mots de présentation : "... la francisque appartenait aux pionniers d'une grande France. C'est le symbole du sacrifice et du courage. Elle rappelle une France malheureuse renaissant de ses cendres..." Pétain adopte immédiatement le projet.

VI. La francisque, symbole de l'État Français.

Initialement, la francisque est l'emblème personnel du Maréchal Pétain, mais elle se généralise rapidement pour devenir le symbole de l'État Français. Elle est omniprésente sur les affiches et ouvrages de propagande et apparaît aussi sur les pièces de monnaie et les timbres.

 
 

Origine des images : "Travail, Famille, Patrie" : Wikipedia,  "Fête des mères" : https://patrimoine.ville-pantin.fr/

 "Il était une fois un Maréchal de France" : https://www.reseau-canope.fr/   "L'exposition du Maréchal" : https://www.archivesdepartementales.puy-de-dome.fr/ 

Origine des images. Timbres : https://villers-collections.fr/ Monnaie : photo de l'auteur.

 

VII. L'ordre de la francisque.  

En 1941, la francisque devient l'insigne d'un ordre où sont reçues les personnalités que le régime veut distinguer. Pour être décoré de la francisque, le candidat doit avoir manifesté son attachement à la personne et à la politique du Maréchal, avoir de brillants états de services militaires ou civiques et prêter ce serment : "Je fais don de ma personne au Maréchal Pétain comme il a fait don de la sienne à la France. Je m'engage à servir ses disciplines et à rester fidèle à sa personne et à son œuvre".

Au moins 2600 personnes ont été décorées de la francisque. Parmi elles, des hommes politiques (François Mitterrand, Maurice Couve de Murville, Antoine Pinay), des militaires (général Weygand), des écrivains (Paul Morand, Charles Maurras), des  hommes d'Église (pasteur Boegner, abbés Maillet et Rodhain), des ingénieurs, des savants et des artistes. Plusieurs récipiendaires se sont illustrés par après dans la Résistance et l'aide aux Juifs.  

L'insigne de l'ordre de la francisque mesure 26,5 mm de haut sur 19,4 mm de large. Il se porte à gauche au-dessus du rabat d'une poche de poitrine de veste civile ou militaire. Origine de l'image : Revue "Sans frontières"

VIII. Robert Ehret au secrétariat particulier du maréchal.

En reconnaissance de sa réalisation, Robert Ehret est affecté au secrétariat particulier du maréchal Pétain. Plus précisément, il est attaché au Bureau de documentation et d'archives comme l'attestent un décret d'août 1942 et un autre de février 1944.

 

 

 

 

 

Le capitaine Robert Ehret, en 1942, à son bureau au secrétariat particulier du Maréchal Pétain, Hôtel du Parc, à Vichy. Il porte la francisque épinglée à son revers.

Origine de la photo : "Ces Alsaciens qui ont infiltré Vichy" de Jean-Claude Streicher.

 

 

 

Le capitaine Ehret poursuit ses conceptions d'emblèmes. Il crée le fanion pour la voiture du maréchal et en 1943, l'insigne de la garde personnelle du chef de l'État.

 Le fanion de la voiture du Maréchal.

Origine de l'image : site "Maquetland"

L'insigne de la garde personnelle du Maréchal.

Origine de l'image : site "Les polices mobiles"

En tant que membre du cabinet du chef de l'État, Ehret se voit confier des missions où il remplace le Maréchal dans des représentations officielles. Pour la diaspora alsacienne en zone libre, estimée au bas mot à 150 000 personnes, il est un précieux sésame pour qui veut accéder aux instances dirigeantes de Vichy.      

Robert Ehret poursuit-il en parallèle une activité de joaillerie ? Selon Wikipedia, les Ateliers Ehret à Paris auraient eu l'exclusivité de la fabrication des francisques en or et de celles en or et diamants, alors que les insignes en bronze et émail étaient fabriqués par les établissements Arthus-Bertrand et Augis.

Selon L.D. Girard, un biographe de Pétain, le capitaine Ehret aurait aussi joué le rôle occulte de gardien du trésor de Van Cleef & Arpels. En effet, les joailliers parisiens, de confession israélite, se sont réfugiés aux États-Unis pendant l'occupation. Ehret aurait alors favorisé la sauvegarde des stocks d'or et de bijoux convoités par les nazis, si bien qu'au lendemain de la Libération, les gérants de Van Cleef & Arpels ont retrouvé leur fortune intacte.

 

 

IX. Après la guerre.

Les données manquent sur le devenir de Robert Ehret après l'écroulement du régime de Vichy, à l'exception de sa nomination au grade d'officier de la Légion d'Honneur en 1963. Cette promotion écarte tout soupçon de collaboration que sa présence auprès de Pétain aurait pu susciter.

Bien que son domicile ait alors été situé à Saint-Mandé (Val de Marne), c'est à Montreux, en Suisse, que Robert Ehret meurt le 17 août 1968 à l'âge de 77 ans. 

En guise de conclusion :

Le personnel politique de l'État français n'était pas monolithique. On y trouvait des nationalistes farouchement anti-allemands, des technocrates peu engagés politiquement et des collaborationnistes proches de l'idéologie nazie. Tout indique que Robert Ehret relevait de la première catégorie. Comme tant d'anciens combattants de 1914-1918 accablés par la défaite de 1940, il avait mis sa confiance dans le Maréchal Pétain pour mener à bien la renaissance de la France.

 

 

Henri Ehret, février 2021.

Contacter l'auteur.

Robert Ehret et l'auteur ont un ancêtre commun : Leonardus Erhart, né à Wegscheid en 1605.

 

Pour en savoir plus : voir la biographie intégrale de Robert Ehret par Jean-Claude Streicher (fichier pdf)  cliquer ici.

 

Sources :

- "Ces Alsaciens qui ont infiltré Vichy" par Jean-Claude Streicher, Jérôme Do Bentzinger Éditeur, 2018.

 

Historien de l'Alsace, J.C. Streicher est également l'auteur, entre autres, de : 

                               "Onze généraux alsaciens et Vichy."

                               "Général Huntzinger."

                               "Histoire des Alsaciens de 1789 à nos jours", 2 tomes avec G.Fischer.

                               "Impossible Alsace : Histoire des idées autonomistes."

                               "Histoire sociale des Juifs de Soultz-sous-Forêts."

- Site Geneanet, arbres de Philippe de Moro et Robert Behra.

- Précisions généalogiques apportées par M. Bernard Gebel.

- Wikipedia

- Fiche matricule militaire de R.Ehret : site Paris Archives.

- Journaux : "Le Matin" du 11 mars 1942 et "Ouest-Eclair" du 19 août 1942.

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