Histoire locale de Masevaux et de sa vallée.

 
Laure Roehrich, écrivaine de l'Alsace.

Présentation de la vie et de l'œuvre de la Masopolitaine 

de naissance Laure Durot, épouse Roehrich (1847-1924).

Les citations et extraits d'œuvres de Laure Roehrich sont en vert.

Les notes explicatives de l'auteur et les légendes des illustrations sont en
rouge foncé.
Première partie : enfance et jeunesse.


Cinq années à Masevaux.

Laure Durot est née à Masevaux le 13 mai 1847. Son père, Charles Durot (1805-1889), est alors le directeur des établissements Koechlin, Favre et Waldner spécialisés dans le blanchiment, la filature et le tissage. Originaire de Clairegoutte (Haute-Saône) où son père était pasteur, Charles Durot a commencé dès l'âge de treize ans son apprentissage industriel à Mulhouse. Sa vie durant, sans avoir fait d'études techniques poussées, il n'a eu de cesse d'améliorer les machines de ses usines. Il avait la bosse de l'invention qui lui faisait déposer de nombreux brevets. L'une de ses machines a même figuré parmi les modèles de l'École Centrale des Arts et Métiers de Paris.

La mère de Laure Durot est Élisabeth Witz (1805-1880), fille de l'industriel Jean Witz, l'un des fondateurs de la cuivrerie de Niederbruck. C'est dans ce village qu'a eu lieu en 1837 le mariage de Charles et d'Élisabeth, créant une attache familiale durable de la famille Durot avec la vallée de la Doller. Élisabeth Witz était une sœur de Louise Witz et de Marie Witz, respectivement épouses des frères Ferdinand et Frédéric-Guillaume Warnod. De ce fait, Laure Durot était la cousine germaine d'Emma Warnod d'une part et d'Elvire Warnod d'autre part.

Pour accéder à la page : "Emma Warnod (1841-1885), femme de lettres et femme de foi." cliquer ici

À Masevaux, la famille Durot habitait Cour du Chapitre, cet espace borné d'un côté par un bâtiment de l'usine installée à l'emplacement de l'ancien cloître et de l'autre par les ruines de l'église Saint-Léger. Les deux autres faces de la place étaient fermées par les maisons où logeaient jadis les chanoinesses de l'abbaye. Peu avant la Révolution, Xavière de Ferrette, la dernière abbesse, avait fait construire ces demeures spacieuses et élégantes par l'architecte Jean-Baptiste Kléber, le futur général de Napoléon. Elle voulait pour ses moniales de haut rang un appartement individuel raffiné approprié à une vie retirée propice à la prière.

La maison voisine de celle des Durot était occupée par le comte César Waldner de Freundstein (1792-1865), un descendant d'une des plus illustres familles alsaciennes. Chef d'escadron de la garde impériale, il avait participé aux principales campagnes du Premier Empire. Après 1815, à la suite de son mariage avec Amélie Koechlin, il s'était reconverti dans l'activité manufacturière tout en jouant un rôle politique en tant que conseiller général du canton de Masevaux. Laure Durot gardera toute sa vie le souvenir de cet imposant vieillard aux cheveux et à la barbe blanchis qui, à l'heure du café, la prenait sur ses genoux, lui donnait un "canard" et racontait à l'auditoire subjugué ses récits de batailles.

 

 

 

 

 

La place du marché de Masevaux telle que Laure Durot l'a connue  vers 1850. L'imposante église abbatiale en ruines ferme la Cour du Chapitre située entre les deux  bâtiments à droite de la lithographie.

(Lithographie de Schifferdecker éditée en carte postale.)


C'est une fille du couple César Waldner et Amélie Koechlin, Laure, alors âgée de 16 ans, qui a été choisie pour être la marraine de la dernière-née des Durot à qui elle a donné également son prénom. La petite Laure était fière de cette marraine, jeune, jolie et de noble lignée. Les deux femmes sont restées en contact toute leur vie ; la marraine, morte centenaire en 1931, a même survécu à sa filleule.

Laure Durot a passé les cinq premières années de sa vie à Masevaux. Henriette, sa bonne originaire du Ban-de-la-Roche
[Ban-de-la-Roche : voir plus bas], lui a fait découvrir qu'il y avait un monde au-delà de la Cour du Chapitre : un "monde idéalement vaste de rivières, de hautes montagnes dont mes yeux s'émerveillaient et dont ma petite âme subissait l'intense attraction."

Ces sorties la menaient au cimetière où était enterré son grand-père Witz, sur les hauteurs en direction de Rougemont d'où, en septembre, on pouvait voir les Alpes, au Schimmel où se déroulait un si beau panorama. Parfois, Henriette lui faisait gravir le Ringelstein au sommet duquel la petite fille prenait son goûter "tandis que la Doller à nos pieds roulait mystérieusement ses flots rêveurs."

Avec sa bonne, la fillette parcourait également les rues de Masevaux où elle humait l'odeur désagréable des tanneries. Lors d'une promenade, elle a été témoin d'un drame : une petite fille qui jouait sur les planches servant de passerelle de fortune par-dessus la Doller tomba à l'eau et ne put être ranimée. Ce tragique accident s'amalgama dans l'esprit de l'enfant avec la noyade du jeune prince Mason et lui inspira une aversion superstitieuse pour la Doller.

Le quotidien de Laure s'illuminait lorsque les Durot rendaient visite à leur famille à Niederbruck et au Herzenbourg à Sickert. Elle se délectait de l'immense jardin, avec ses innombrables allées, ses kiosques, ses bancs ombragés de vigne vierge. Ses cousines Emma et Elvire Warnod avaient six ans de plus qu'elle, elle ne pouvait partager leurs divertissements. Alors, restant à l'arrière-plan, elle les admirait comme des modèles. Pourrait-elle un jour atteindre leur intelligence, leur instruction, leur élégance ?

Dans les décennies suivantes, nombreuses ont été les vacances que Laure est venue passer dans la vallée de la Doller grâce à l'hospitalité des Warnod. C'étaient les randonnées vers les sommets et les lacs vosgiens, la cueillette des baies et des champignons, la visite des métairies montagnardes, et aussi les fêtes de famille où toute la parenté se retrouvait pour des agapes animées.


Enfance à Poutay.

En 1852, la famille Durot a quitté Masevaux pour s'installer dans l'est du département des Vosges, à une vingtaine de kilomètres de Saint-Dié, dans le hameau de Poutay où Charles a été nommé directeur de l'usine textile.

Poutay fait partie de la commune de Plaine située dans la haute vallée de la Bruche, à cinquante kilomètres au sud-ouest de Strasbourg et à dix kilomètres en amont de Schirmeck.
Le hameau niche sur un plateau de moyenne altitude enserré entre les massifs du Donon et celui du Champ du feu. 

Nota : la commune de Plaine, initialement dans le département des Vosges, a été rattachée au département du Bas-Rhin après 1918.

C'est là qu'en 1826, un groupe de commerçants strasbourgeois a fondé une filature mécanique mue par l'énergie hydraulique fournie par la Bruche. En 1826, la filature comptait 8000 broches ; elle a été complétée en 1832 par un tissage de 100 métiers. L'ensemble était installé dans un grand bâtiment en grès rose haut de six étages.

La maison du directeur, si elle était moins spacieuse et moins sélecte que celle de Masevaux, offrait en revanche un cadre bucolique propre à enchanter la petite Laure. Devant le logis se dressaient de grands platanes "au feuillage finement découpé qui perdaient leur toison d'or dès le mois de septembre." En façade également, un sorbier apportait le corail de ses baies tandis qu'un peu plus loin des marronniers s'ornaient au printemps de leurs fleurs blanches tachées de jaune et de rouge. Dans le jardin s'élevait un haut sapin que Laure apercevait dans l'encadrement de sa fenêtre. Elle le vénérait particulièrement car, dira-t-elle plus de cinquante ans plus tard, "je l'associais à mes plus intimes pensées d'enfance et de jeunesse car j'y entendais à toute saison soit le gazouillis des oiseaux soit la mystérieuse symphonie des vents." Un ruisselet traversait la propriété et alimentait un étang bordé de mélèzes. Une haie de charmille touffue et un odorant buisson de bois gentil où chantaient les fauvettes charmaient les sens des âmes romantiques.

C'est dans cet environnent champêtre que Laure a grandi ; la maison de Poutay est restée son port d'attache jusqu'à son mariage.


Seule enfant présente à Poutay (ses deux frères plus âgés étaient en pension à Strasbourg), la petite fille se consolait de l'absence de camarades de son âge par la compagnie de ses chats, ses chiens, ses pigeons ainsi que d'une petite chèvre blanche qu'elle avait attachée au pied de sa table de travail. Cette intimité avec les animaux lui a donné la conviction que les bêtes ont le sens "de distinguer du premier coup, sans se tromper jamais, ceux qui les aiment et les comprennent de ceux qui leur sont indifférents ou hostiles."

Quand elle a su lire, c'est grâce aux livres qu'elle s'évadait de sa vie monotone en tête-à-tête avec une mère peu loquace. Parmi ses lectures d'enfant : Les voyages de Gulliver, Les contes de Perrault et de nombreux romans traduits de l'anglais comme Le petit Duc ou Les colons du Canada qui ont nourri son imagination et lui ont instillé l'amour des vieux châteaux et des gestes médiévales.

D'un naturel remuant et communicatif, Laure avait cependant soif de mouvement et de contact humain. Malgré les réticences de sa mère aux relations trop populaires, elle trouvait des compagnons dans les employés de la famille et de la fabrique qui ne demandaient qu'à la choyer.

Henriette, sa bonne de Masevaux, l'avait suivie à Poutay où sa sœur Adèle officiait à la cuisine. Les deux femmes se sont dévouées pour Laure jusqu'à la fin de leurs jours. Le jardinier Joseph Enclos l'a initiée aux boutures et au replant des fleurs. En hiver, il la promenait sur son petit traîneau à travers les prairies gelées. Parfois, il partageait avec elle, la "vaude de râpée" [beignets de pommes de terre] et lui chantait des mélopées en patois vosgien. Avec le portier Grandadam, elle sonnait la cloche qui annonçait la fin du travail et, à la sortie du personnel, elle l'observait avec une pointe d'appréhension pendant qu'il inspectait les poches des ouvrières en quête d'un éventuel larcin. Le cocher Franz Labolle, ancien dragon, la captivait avec ses récits militaires tandis que son successeur, Jean-Pierre Ferry, tailleur de métier, lui avait confectionné de belles guêtres pour affronter les neiges. Parmi les veilleurs de nuit, Laure appréciait le vieux Schweitzer et ses histoires originales ainsi que Mougeotte dont le physique l'intriguait car en plus d'un long nez de travers, il avait un visage dont les deux côtés étaient tout différents l'un de l'autre.

Ainsi, pour son apprentissage de la vie, l'enfant du patron a été autant redevable aux fidèles serviteurs qu'à ses parents, parfois absents, souvent accaparés par leurs tâches.


Le Ban-de-la-Roche.

Ces fréquentations plébéiennes n'ont cependant aucunement éloigné Laure des valeurs familiales profondément ancrées dans la religion réformée luthérienne.

L'éducation protestante de Laure a été marquée par le voisinage de Poutay avec le Ban-de-la-Roche. Cette enclave protestante en milieu catholique, composée de huit villages et de leurs annexes, avait acquis quelques décennies auparavant une renommée internationale. En effet, entre 1767 et 1826, cette contrée misérable avait été métamorphosée par son pasteu
r, Jean-Frédéric Oberlin. Sous sa direction quasi despotique, les routes et ponts avaient été rétablis, l'agriculture s'était perfectionnée, l'artisanat diversifié et l'industrie textile introduite. En même temps que de leur bien-être matériel, le pasteur avait à cœur l'instruction religieuse et l'éducation intellectuelle de ses paroissiens. Il a ouvert des écoles pour lesquelles il créait lui-même le matériel pédagogique. Les bibles ont été diffusées en grand nombre. Des ouvrages d'histoire naturelle et de géographie dégagés des superstitions ont enrichi la bibliothèque du presbytère ouverte à tous. Et, pour la première fois, une forme d'école maternelle a été créée où Sara Banzet et Louise Scheppler, "conductrices de la tendre enfance", éduquaient les tout-petits livrés à eux-mêmes quand leurs parents travaillaient.

 

 

 

 

 

 

Carte du Ban-de-la-Roche, gravée par le pasteur Oberlin en 1776.

Les flèches bleues localisent Poutay et Waldbach (aujourdhui Waldersbach)

 

  (Origine de l'image : Wikipédia)


Dès sa prime enfance, la personnalité de Jean-Frédéric Oberlin s'est imposée à Laure qui voyait en lui le modèle de l'homme universel. Elle ressentait une double proximité avec lui : d'abord, une proximité géographique puisque Waldersbach où avait résidé Oberlin n'était éloigné que de cinq kilomètres de Poutay et, surtout, une proximité familiale étant donné que le pasteur de Waldersbach depuis 1842 n'était autre que son cousin, Charles-Emmanuel Witz. Celui-ci était par sa mère le petit-fils du pasteur Oberlin et par son père un parent direct de la mère Laure. De surcroit, il avait épousé à Niederbruck Fanny Warnod, une cousine par alliance des Durot.

Laure admirait l'apostolat de Charles-Emmanuel qui continuait la tradition de son grand-père, ajoutant que
"ayant fait ses études de médecine après ses études théologiques, il pouvait se dire à la fois le médecin du corps et celui de l'âme."

Lors de ses nombreuses visites à Waldersbach, Laure retrouvait avec émotion les traces de l'apôtre du Ban-de-la-Roche et s'entretenait avec ceux qui avaient été ses contemporains. Dans le presbytère de son cousin, tout rappelait l'illustre prédécesseur : son fauteuil, sa table de travail, les versets de la Bible qu'il avait imprimés, la selle de son cheval... Elle écrira : "On eût dit, trente après sa mort, qu'il était encore l'âme de ces lieux." Toute sa vie, elle restera attachée au Ban-de-la-Roche auquel elle consacrera une étude historique.



Premiers pas dans la vie sociale...

Laure n'avait de relations avec des jeunes de son âge que dans le cadre des fréquentations de ses parents avec des familles de leur classe et de leur religion. Elle s'amusait avec ses trois petits-cousins Witz de Waldersbach et s'initiait au comportement en société avec les filles des notables protestants du Ban-de-la-Roche.

À Fouday, elle fréquentait les Fallot et les Legrand, deux familles alliées qui, à l'appel du pasteur Oberlin, avaient créé la rubanerie de Fouday. À Rothau, elle était reçue chez les Steinheil, patrons de l'importante usine textile locale. Pour la jeune Laure, c'était l'expérience d'une vie sociale au contact de la fine fleur du protestantisme qui a laissé des traces dans les mémoires. Ainsi a-t-elle côtoyé Tommy Fallot (1844-1904), le frère de son amie Jenny, qui sera l'initiateur en France du socialisme chrétien. Jenny elle-même, sera la mère du pasteur Marc Boegner (1881-1970), la grande figure du protestantisme français du XXe siècle. Maria Legrand, autre confidente de Laure, épousera le pasteur et organiste Edmond Stern (1844-1925), l'ami d'Albert Schweitzer, tandis que sa sœur Anna sera l'épouse du pasteur Gustave Haerter. De son côté, Cécile Steinheil convolera avec le directeur de filature Ernest Fuchs (1839-1913).

À Poutay même, Laure a profité de la vie mondaine du voisin de ses parents pour approcher des personnalités remarquables. Ferdinand Lefebvre, propriétaire d'une petite fabrique de cretonne, fin lettré moins austère que ses confrères industriels, aimait recevoir des hôtes distingués dans son salon. Laure y a rencontré le médecin strasbourgeois Charles Schutzenberger (1809-1881) et son neveu, le peintre Louis Schutzenberger (1825-1903). Parmi les habitués également, Constance Lefebvre, la sœur de Ferdinand, qui s'était illustrée par ses prouesses d'alpiniste et ses voyages lointains en Égypte et en Palestine. Avec elle, à présent sexagénaire, Laure a été entraînée dès ses huit ans dans les randonnées dans les Vosges dont elle restera passionnée toute sa vie. 

(Origine de l'image : Wikipédia)





Autre figure de ces lieux qui a marqué Laure, la quakeresse anglaise Anne Knight (1786-1862), infatigable militante pour l'abolition de l'esclavage puis pour le droit de vote des femmes. Au soir d'une vie vouée à des combats en avance sur son temps, elle était venue s'établir à Waldersbach pour finir ses jours là où avait œuvré le pasteur Oberlin. Soutenue par Jules Ferry qui lui avait promis de défendre ses revendications à Paris, elle s'était fait photographier à Saint-Dié avec un écriteau où étaient tracés ces mots :

By tortured million,
By our Divine Redeemer,
Enfranchise Humanity,
Bid the outraged World :
BE FREE !

Traduction par Laure Roehrich : 

Au nom d'un million de gens torturés,
Et pour l'amour de notre Divin Rédempteur,
Affranchissez l'Humanité
Et dites au monde outragé :
SOIS LIBRE !


La soirée la plus mémorable chez les Lefebvre a été celle où Jules Ferry (1832-1893), alors jeune avocat, a lu à l'assistance quelques pages des Châtiments de Victor Hugo qui venaient de paraître en Belgique [en 1853] et que les opposants à Napoléon III se passaient sous le manteau. Laure qui, malgré son jeune âge, avait pressenti la brillante carrière du "grand Vosgien", écrira plus tard : "Ce fut beau, grandement et simplement beau. Nous étions suspendus aux lèvres du lecteur. La pâleur de son visage et l'ardeur de son regard soulignaient encore la puissance vengeresse de cet éreintement du régime si fatal à la France… Puis quand le lecteur arrivait au vers «Qui donc es-tu ? Je suis ton crime, dit la voix» on était saisi d'un frisson qui me secoue encore aujourd'hui, à tant d'années de distance."

...et premiers voyages.

Malgré l'éloignement, la famille de Laure entretenait des relations suivies avec sa parenté. Elle se rendait régulièrement à Niederbruck auprès des tantes et des cousins de Laure. Ces voyages étaient alors toute une expédition. Au départ de Poutay, il fallait d'abord rejoindre en voiture à cheval la gare de Sélestat distante de 35 kilomètres : un trajet mouvementé de plusieurs heures à travers le val de Villé avec la difficile côte de Steige. Le train emmenait ensuite les voyageurs jusqu'à Thann où la calèche des Warnod les attendait pour les conduire à Niederbruck. Ce n'est qu'en 1869 que le chemin de fer s'est rapproché de la haute vallée avec l'ouverture de la ligne jusqu'à Sentheim.

Un plus grand voyage a conduit Laure et sa mère au pays de Montbéliard où les Durot avaient une vaste parenté. À Montbéliard, elles étaient les hôtes de la famille des tanneurs Fallot dont était issue la grand-mère paternelle de Laure. De là, elles ont rayonné vers Héricourt, Étobon, Couthenans, Clairegoutte où, dans chaque presbytère, d'accueillants cousins mettaient les petits plats dans les grands en leur honneur. Laure a particulièrement découvert le riche passé d'Étobon. Le vieux château en ruines et la "fontaine de la comtesse" lui ont appris la personnalité hors du commun d'Henriette de Montbéliard qui mourut là en 1444 et devint une héroïne des légendes locales. Un siècle plus tard, ce modeste village s'enorgueillissait d'avoir déjà été doté d'une école obligatoire de 6 à 13 ans pour l'enseignement de la foi luthérienne.


Formation scolaire.

Après son arrivée à Poutay, Laure n'a pas eu d'instruction scolaire très suivie, ce qui lui fera dire : "Jusque-là, je n'avais guère fait que l'école buissonnière." Certes, sa mère lui a appris à lire très tôt, mais, contrairement aux autres familles de leur condition, les Durot n'ont pas engagé de préceptrice attitrée à domicile. Ils se sont contentés de faire donner à leur fille deux heures de leçons chaque après-midi par l'instituteur Louis Claude de Waldersbach (un fils de l'instituteur contemporain d'Oberlin).

Laure appréciait cet enseignant qui s'attachait "à exercer (son) raisonnement et à favoriser les élans de (son) imagination." Mais elle reconnaîtra que ce maître était bien trop indulgent et que ses leçons l'avaient laissée plus ignorante que la plupart de ses compagnes du même âge.

Pour pallier les retards de leur fille, ses parents l'ont envoyée en pension en avril 1859, alors qu'elle n'avait que 12 ans. Ils ont choisi l'institution des demoiselles Friedel à Strasbourg où Emma Warnod, la cousine de Laure de Niederbruck, venait de passer deux ans. [de 1856 à 1858]


L'enseignement à la pension Friedel est décrit dans la page consacrée à Emma Warnod.

 Pour lire cette description, cliquez ici.

Laure est restée quatre années dans la pension Friedel. Après l'enseignement trop complaisant de M. Claude, elle a eu énormément de peine pour se mettre au pas avant de prendre réellement goût aux études. Plus tard, elle reconnaîtra qu'arrivée "revêche et indisciplinée comme une enfant de la nature," elle avait été formée à se connaître et à lutter contre son orgueil, sa faiblesse de caractère et son égoïsme. L'institution l'a mise en capacité d'acquérir des convictions par elle-même et de s'armer pour affronter les épreuves de la vie. Son professeur d'histoire et de littérature, M. Lichtenberger disait : "Nous n'avons fait que poser les fondements, à vous maintenant de bâtir là-dessus et d'achever l'édifice."

Autre fruit de ses années à Strasbourg : Laure y a véritablement saisi la réalité de l'Alsace. Jusque-là, elle avait vécu à la périphérie de la province sans en percevoir le caractère profond. A Masevaux, elle était trop jeune pour comprendre que sa famille, francophone et protestante, était une exception dans un environnement catholique et germanophone. Puis elle avait grandi à Poutay, au cœur du pays welche, dont les habitants parlaient un dialecte roman bien distinct de l'alsacien germanique.

De nombreuses occasions permettaient aux pensionnaires de Mlles Friedel de découvrir Strasbourg et ses environs. C'était pour les obligations du culte et les cérémonies religieuses comme la confirmation de Laure à l'église Saint-Pierre-le-Jeune, mais aussi pour les multiples manifestations, tant à destination de la bonne société que des classes populaires. Laure appréciait les festivals, les conférences et les concerts. Elle a assisté à la représentation de L'Enfance du Christ sous la direction d'Hector Berlioz lui-même. Elle était sensible aux démonstrations patriotiques : les fêtes pour les victoires françaises en Italie et au Mexique et les revues militaires sur la place Kléber où elle a vu Napoléon III à deux reprises. Avec ses camarades, Laure fréquentait les grandes foires : celle de Noël sur la place Kléber et celle de la Saint-Jean au parc des Contades où elle a suivi des séances de prestidigitation.

Pendant les vacances de la Pentecôte, les pensionnaires changeaient d'air lors d'un séjour au Hohwald d'où elles excursionnaient jusqu'aux sites emblématiques : les châteaux de Haut-Andlau et du Landsberg, le Mont Sainte-Odile, le Mur païen.

Pour Laure Durot, les quatre années de formation à Strasbourg ont posé les bases de son profil culturel qui lui a permis d'intégrer l'élite du monde intellectuel et artistique alsacien. Elle s'est prise d'une passion jamais démentie pour l'histoire de l'Alsace et, tout en cultivant un ardent patriotisme français, elle a compris la nécessité impérieuse de posséder la langue allemande. Son identité sera marquée par cette symbiose des cultures française et allemande née en pension dans ses jeunes années : "C'est là que j'ai commencé à me sentir vraiment Alsacienne, à connaître mon vieux Strasbourg et à concentrer sous l'ombre chérie de la cathédrale tout ce que mon cœur a d'attachement pour mon pays."


De retour à Poutay : formation d'une personnalité.

La sortie de pension à l'été 1863 a été difficile pour Laure Durot, alors âgée de seize ans. Après la vie en collectivité, les études intéressantes, les ressources de la grande ville, c'était le retour à la solitude de Poutay. Elle n'avait plus l'âge de se satisfaire de la compagnie des chats et des poules et les occupations permises par son statut social étaient bien restreintes. Aussi s'est-elle réfugiée dans l'étude pour compléter l'instruction reçue en pension et perfectionner sa connaissance de la langue allemande dont elle ne possédait alors que des rudiments.

Une culture littéraire approfondie.

La lecture lui est devenue une passion dévorante. Ce n'était plus le temps du romanesque et de la fantaisie, mais celui d'œuvres souvent ardues et d'un grand éclectisme : "Je dévorai et annotai ainsi La Littérature au XVIIIe siècle de Villemain, un traité de botanique, des travaux historiques de Mignet et d'Augustin Thierry et surtout L'Histoire des premiers siècles de l'Église d'Edmond de Pressensé." Les principaux classiques garnissaient sa bibliothèque ainsi que des contemporains qui questionnaient la foi chrétienne de la jeune fille : Henri Lacordaire (1802-1861), Eugénie de Guérin (1805-1848), le père Gatry (1805-1872), Madame de Gasparin (1813-1894). En poésie, Laure affectionnait Musset et Hugo. Elle adulait Victor Hugo au point d'avoir gardé toute sa vie, collée dans un album, une relique du génie littéraire envoyée par une amie de pension. Celle-ci avait rencontré Hugo à Lichtenthal [en 1864] et l'avait abordé d'une façon naïve et charmante "le priant de cueillir pour elle et pour moi un petit rameau vert, ce que fit avec sa bonté coutumière le grand poète en ajoutant : «Que vous êtes gentille !»"

Les cours d'allemand suivis à la pension n'avaient pas suffi pour comprendre suffisamment les classiques allemands et, surtout, Laure parlait peu et mal la langue. Aussi s'est-elle astreinte pendant des années à des efforts opiniâtres pour combler ses lacunes. "J'appris par cœur La cloche [Das Lied von der Glocke] et (d'autres) ballades de Schiller ainsi que les plus beaux cantiques allemands et des parties de la traduction de Luther du Nouveau Testament." Le mari de son amie Anna Legrand, le pasteur Gustave Haerter, lui faisait réciter ces textes et s'entretenait avec elle en allemand durant leurs promenades. "C'est ainsi que je fus initiée aux beautés de cette langue dont je n'avais guère eu l'idée auparavant" a-t-elle pu écrire vers sa vingtième année.

Comme toute demoiselle de bonne famille, Laure s'adonnait aux arts : elle jouait du piano et développait ses prédispositions pour les arts graphiques, d'abord sous la direction de son père qui lui a appris l'aquarelle, puis de maîtres strasbourgeois qui lui ont fait travailler le dessin et la peinture sur porcelaine.

Un besoin d'agir inassouvi.

Si Laure aimait la spéculation intellectuelle, la méditation morale et la pratique artistique, elle souffrait cependant de la sédentarité de son quotidien. Réfléchir ne lui suffisait pas, sa nature profonde lui demandait d'agir. Elle trouva un dérivatif à sa mélancolie en consacrant du temps aux œuvres philanthropiques qui étaient alors l'apanage des familles patronales : visite des malades, confection de vêtements pour les nécessiteux, soutien à l'école de la fabrique, organisation des fêtes de Noël, promotion de l'éducation populaire par la distribution de l'Almanach des bons conseils. [qu'un curé des environs avait désigné en chaire comme un manuel hérétique.]

"Oh ! Mamzelle Laure, elle est pour le bien-être" avait dit le maire de Plaine lors d'une réception officielle, signifiant par-là "qu'elle prenait un intérêt actif aux privations du prolétaire ou, dit plus simplement, avait le souci de lui procurer un peu de réconfort."

Mais le vrai remède à une vie trop recluse, Laure l'a trouvé dans la marche en montagne. Sa mère ne comprenant pas qu'on puisse ainsi se fatiguer sans utilité, elle profitait de l'heure de la sieste de ses parents pour s'échapper dans la nature. Elle ne se lassera pas de ces courses quotidiennes ; il lui fallait "la vaste campagne, les escalades de montagnes, cette liberté des champs, des bois, des cimes qui défie l'anémie, enrichit le sang et éclaircit les idées." Les villageois, habitués à la rencontrer par monts et par vaux, disaient dans leur patois vosgien : "La Laure, fa qu'elle n'alleusse !" [il faut qu'elle marche, qu'elle aille, qu'elle agisse]


Des voyages formateurs.

Par contraste à la monotonie de la vie à Poutay, les voyages où l'emmenaient ses parents étaient autant de péripéties exaltantes. En plus des pèlerinages familiaux à Niederbruck et au pays de Montbéliard, Laure a séjourné plusieurs fois en Suisse : Genève, Ferney et la maison de Voltaire, la vue sur le Mont-Blanc, le lac de Lucerne, le Rigi…

En 1867, à l'occasion de l'exposition universelle, les Durot ont passé une quinzaine à Paris. La jeune fille de vingt ans en a été émerveillée : "Je voyais la capitale pour la première fois, et il m'est resté […] une impression exquise de monuments aux formes sveltes et élégantes se profilant sur un ciel d'azur. Et, devant ces palais, défilaient… des cortèges de souverains en carrosses dorés, un sultan au fez rouge, et, au Bois de Boulogne, la figure d'une Impératrice ressortant d'un chapeau aux reflets métalliques, sous les dentelles d'une ombrelle inclinée."

L'exposition était installée sur le Champ-de-Mars où a été construit un vaste palais elliptique entouré par un parc où sont érigés des centaines de pavillons éphémères. 

Vue officielle à vol d'oiseau de l'exposition universelle de 1867.    (Origine de l'image : Wikipédia)

Paris, c'était aussi la rencontre avec les chefs d'œuvre seulement connus jusque-là par les livres. Laure a vu Les Femmes Savantes au Théâtre Français, a assisté à une représentation de La Flûte enchantée et a arpenté les galeries du Louvre et du Luxembourg. Et, summum pour cette âme romantique, le recueillement au Père Lachaise sur la tombe d'Alfred de Musset mort dix ans auparavant. Quelle émotion pour elle de voir gravés les célèbres octosyllabes :

La jeune fille sentimentale s'est approchée du saule planté là selon le vœu du poète et, pour son album de souvenirs, s'est autorisée à en arracher un petit rameau, ainsi qu'à cueillir une des marguerites blanches fleurissant la tombe.

 

(Origine de l'image : https://www.unjourdeplusaparis.com/)


La guerre de 1870-1871.

La guerre franco-allemande qui a éclaté le 19 juillet 1870 a plongé Laure Durot dans une stupeur douloureuse doublée d'une amère désillusion. À l'instar des Alsaciens cultivés de son temps, sa double culture lui avait donné de fortes sympathies pour l'Allemagne dont elle ne voyait que le côté intellectuel et poétique, tandis qu'elle réprouvait les excès chauvinistes de la France de Napoléon III.

Mais quand les hostilités ont été déclenchées, son idéalisme a été bousculé par la réalité. Bien qu'en apparence à l'écart au fond de la vallée de la Bruche, les Durot ont pourtant subi les évènements de plein fouet. Dans les villages tout était en désarroi, les réservistes partaient, laissant leurs familles en larmes. On a vu passer les cuirassiers français se dirigeant vers la frontière de l'Est, ceux-là même qui seront décimés dans les rues de Morsbronn. Ensuite sont arrivées les rumeurs des défaites françaises, hélas bientôt confirmées, suivies par le retour vers les Vosges des fourgons des vaincus avec leurs blessés. La peur des Prussiens a propagé la panique. Certains fuyaient vers la montagne, d'autres enterraient leurs biens précieux. Avec l'arrivée des soldats allemands ont commencé les cantonnements et les réquisitions que le père de Laure, en tant que notable, devait satisfaire : pain, viande, foin, avoine, vin, cigares en quantités démesurées. Et lorsque les premiers francs-tireurs sont entrés en action, les Prussiens menaçaient de fusiller des otages et d'incendier les villages suspectés de complicité.

 

Tableau d'Édouard Detaille :

"La  charge du 9e  régiment de cuirassiers dans le village de Morsbronn."

 

 

(Origine de l'image : Wikipédia)

Les relations commerciales étaient coupées par les mouvements des troupes et le siège de Strasbourg. Le père de Laure, n'ayant plus de fonds pour payer son personnel, prit le parti d'envoyer son épouse et sa fille, munies d'un sauf-conduit, chercher de l'argent à Mulhouse. C'est le cocher Grandadam qui voitura les deux femmes à travers les corps d'armées en voie d'investir Sélestat et Neuf-Brisach. Après une nuit mouvementée à Colmar et avoir échappé de peu à un combat de francs-tireurs à Gueberschwihr, elles arrivèrent à Mulhouse où on leur remit quelques milliers de francs que, faibles femmes au milieu du déchaînement de violence guerrière, elles ramenèrent à Poutay.

L'annexion de l'Alsace à l'Empire allemand par le traité de Francfort en 1871 aura une conséquence déterminante sur la vie d'adulte de Laure Durot. Pendant près d'un demi-siècle, elle composera entre sa personnalité d'Allemande socialement intégrée et son cœur d'ardente Française qui s'exprimera dans son œuvre littéraire.


Mariage.

Par un étonnant clin d'œil du destin, c'est dans la vallée de la Doller où Laure s'était éveillée à la vie qu'elle allait "trouver le compagnon de (son) pèlerinage terrestre."

Le 3 octobre 1872 a eu lieu à Sickert le mariage de Julie Warnod (1849-1938) et d'Émile Beck (1845-1900) qui a rassemblé une large parentèle au Herzenbourg. Laure Durot y était présente en tant que cousine d'Emma Warnod, tante de la mariée. Lors de la soirée dansante à laquelle ni l'un ni l'autre ne participait, Laure a fait la connaissance d'un cousin germain du marié, Ernest Roehrich, alors pasteur à Morsbronn. Né à Illkirch près de Strasbourg, fils et petit-fils de pasteur, Ernest était de six ans l'aîné de Laure. Le lendemain, un lunch au bord du lac de Sewen puis l'escalade du Ballon d'Alsace ont permis aux deux jeunes gens de sentir qu'ils étaient destinés l'un à l'autre. Ils se sont revus à Strasbourg en qualité de parrain et marraine d'une jeune cousine, puis leur relation s'est conclue par le mariage à Plaine le 25 août 1874. Laure partagera désormais la vie d'Ernest dans ses lieux d'exercice successifs : à Morsbronn où sont nés leurs quatre enfants, ensuite à Niederbronn, puis dans le Jaegerthal et enfin à Erstein.

Seconde partie : l'écrivaine.


Caractères et intentions des écrits de Laure Roehrich.


Dès le milieu des années 1860 et les longues heures de solitude à Poutay, Laure Durot rêvait d'une activité littéraire. Mais ce n'est qu'après son mariage qu'elle trouva la confiance pour écrire et publier. Pour elle qui, dans le giron familial, se morfondait par manque d'action, la triple tâche de femme de pasteur, de mère de famille et d'auteur fécond venait à point pour épanouir sa vie d'adulte.

La nouvelle écrivaine qui signait "Mme Ernest Roehrich" ou "Mme Laure Roehrich" écrivait en français et faisait publier ses livres par des éditeurs parisiens. Dans la préface de son premier roman paru en 1878, l'auteur annonçait ainsi les visées de ses ouvrages : "Si ce récit, qui s'adresse spécialement à la jeunesse française, peut contribuer à resserrer les liens d'affection qui unissent notre Alsace, si peu connue et si intéressante à étudier, à nos frères de France, nous serons amplement récompensée d'avoir concilié à notre pays natal de nouvelles et durables sympathies."

Citoyenne allemande au cœur français, Laure Roehrich a travaillé durant les 53 ans de l'annexion à tisser des liens entre l'Alsace et la France. En leur faisant connaître les mœurs, l'histoire, la géographie, la botanique, les particularismes de l'Alsace, elle voulait que les Français gardent une vision positive de la province perdue. Mais, à la différence des nationalistes français de l'époque, elle ne versait pas dans l'hostilité envers l'Allemagne. Elle nourrissait l'idéal d'une coexistence des deux cultures dans sa province natale.

L'œuvre de Laure Roehrich est variée : elle a écrit des romans, des études historiques et géographiques, des biographies, des recueils d'anecdotes et de souvenirs, des poésies ainsi que de nombreux articles dans des revues françaises.

Elle trouvait l'inspiration dans sa connaissance approfondie de l'Alsace appuyée sur ses recherches historiques, son expérience des alsatiques et sa parfaite maîtrise de l'allemand. Pour mettre la sensibilité allemande à la portée du lecteur français, elle traduisait des textes allemands anciens ou en imitait la facture dans l'écriture de poésies ou de cantiques. Tous ses ouvrages se plaçaient dans la spiritualité protestante : pour le public lettré réformé, elle faisait partie des auteurs protestants reconnus de son époque.

Ses contemporains reconnaissaient à Laure Roehrich de belles qualités de narratrice. Son style enjoué et porté sur la poésie était caractérisé, selon l'écrivain Benjamin Valloton (1877-1962), par le don de l'émotion discrète. Un autre critique estimait que son écriture unissait "le sérieux de la pensée allemande à toutes les grâces de l'élégance française."


Principales publications de Laure Roehrich.

Romans.



(Origine de l'image : Gallica)


Grétel, récit alsacien. (1878)

Ce roman est inspiré d'une histoire vraie. L'action se passe au XVIIe siècle, à Kirrwiller, village protestant de basse Alsace dont l'auteur dépeint la mentalité, les croyances et les usages. Le personnage central est Marguerite Mezger, dite Grétel. Cette fillette, délaissée par ses parents, a été recueillie par son oncle qui l'exploite et la maltraite au point, lors d'un accès de brutalité, de lui faire perdre l'usage des jambes. Le récit comprend un épisode de la Guerre de Succession d'Autriche quand, en 1744, les Pandoures du baron de Trenck ravagent la région. Ils pillent le village mais, curieusement, épargnent la jeune infirme et sa vieille grand-mère. Après quatre années de paralysie, Grétel retrouve l'usage de ses jambes. Pour certains c'est un miracle, pour d'autres un pacte satanique. Déchirée entre les factions religieuses, elle quitte nuitamment le village. Douze ans plus tard, à présent sereine et assurée dans sa foi, elle revient à Kirrwiller pour un dernier adieu. En effet, avec les Frères Moraves qui l'ont accueillie dans leur communauté, elle va rejoindre leur ville de Sarepta en Russie où elle terminera ses jours.

[Les Frères Moraves sont une communauté protestante créée en 1727 et se réclamant du réformateur tchèque Jan Hus mort en 1415. En 1765, quand l'impératrice Catherine II attirait des colons allemands en Russie, ils ont fondé la ville de Sarepta. D'après Laure Roehrich, le nom de Marguerite Mezger, veuve Langerfeld, décédée en 1802, était encore vénéré à Sarepta dans les années 1870.]

 



(Origine de l'image : Gallica)


Fleur-de-Genêt. (1881)


Cette nouvelle destinée à la jeunesse est inspirée de la propre vie de Laure Roehrich. Si ce n'est pas strictement une autobiographie, le lecteur averti reconnaît cependant dans les personnages, les lieux et les évènements historiques des similitudes avec l'enfance et la jeunesse de l'auteure. L'action se situe alternativement dans une vallée vosgienne et à Strasbourg. L'héroïne est Madeleine que son grand-père appelle "Fleur-de-genêt". Héritière d'une famille fortunée, elle est élevée par sa tante et son grand-père dans une propriété cossue. "Fleur-de-genêt" est une petite fille espiègle qui aime courir la campagne et jouer avec les animaux de la ferme. Sa tante aux idées étroites et à cheval sur les convenances est exaspérée par les incartades de la fillette si bien qu'elle la confie à une cousine, femme de pasteur chez qui l'enfant s'épanouit.

Quelques années plus tard, lorsque Madeleine entre en pension à Strasbourg, les angles trop vifs de son caractère se sont arrondis et elle est devenue une jeune fille sérieuse aux bonnes manières. Le temps des études passé, elle revient chez son grand-père et sa tante laquelle projette de la marier à un affairiste surtout intéressé par la dot de la jeune fille. Or celle-ci s'est prise d'affection pour Wilfrid, un jeune théologien connu à Strasbourg.

Survient alors la guerre de 1870 qui bouscule tout. Le grand-père est ruiné par les imprudentes spéculations de l'affairiste et son château est détruit par un incendie. La tante doit se réfugier chez sa cousine. Madeleine ne peut rejoindre Wilfrid car Strasbourg est assiégée. Le jour de la reddition de la ville, elle le retrouve enfin, mais Wilfrid, blessé, expire sans ses bras.

"Fleur-de-genêt" retourne dans sa vallée natale. Soutenue par sa foi, elle consacrera sa vie aux pauvres et aux malades . 

Biographies.


Souvenirs d'un grand-père. (1885)

Dans cet ouvrage, Laure Roehrich retrace le parcours de vie de son père, Charles Durot. Celui-ci raconte à ses petits-enfants les difficultés et les peines qui ont marqué sa jeunesse jusqu'au moment où la prospérité est venue couronner son activité persévérante. Le message du patriarche à ses descendants est
"que le seul bonheur durable ici-bas se trouve dans le devoir accompli, l'amour dévoué du prochain, la foi simple et confiante en Dieu…" 

Au lointain de ma vie, souvenirs d'une grand-mère. (1930)

Dans les dernières années de sa vie, Laure Roehrich a rédigé ce recueil de souvenirs à destination de ses enfants et petits-enfants. Elle y relate son enfance et sa jeunesse jusqu'à son mariage, ainsi que ses débuts en littérature. Le livre n'a été publié, grâce à l'obligeance d'une parente de l'auteur, qu'en 1930, soit six ans après son décès.


Le pasteur F.H. Haerter. (1889)

Cette publication est consacrée au pasteur François-Henri Haerter (le père de Gustave Haerter, mari d'Anna Legrand, l'amie de Laure.) Le pasteur François Henri Haerter (1797-1874) a joué un rôle de premier plan dans le protestantisme alsacien. Il a notamment fondé en 1842 la congrégation des Diaconesses de Strasbourg qui se consacraient aux activités sociales : écoles, garde-malades, crèches, soupes populaires.


Emma Warnod, notice biographique. (1893)

Laure Roehrich présente la vie et l'œuvre de sa cousine Emma Warnod (1841-1885).

Études historiques et géographiques.





Cet ouvrage rassemble des articles parus sous forme de feuilleton dans la revue française Le Journal d'Alsace. L'auteur relate quatorze excursions dans des sites remarquables de l'Alsace du Nord. Pour chaque destination, Laure Roehrich dépeint le cadre naturel, les localités les plus caractéristiques, leurs monuments avec une prédilection pour les vestiges médiévaux. Puis c'est la place aux réminiscences du passé : elle narre les péripéties dramatiques de l'histoire locale et trace le portrait des personnages emblématiques du lieu.



(Origine de l'image : Gallica)

Dans un genre voisin :

Le Ban-de-la-Roche, notes historiques et souvenirs. (1890)

Les Vosges alpestres, autour du Hohneck et du Ballon.
(1897)

Recueils d'anecdotes et de souvenirs.

 



Origine de l'image : https://www.le-livre.fr/





Vieux Strasbourg et vieille Alsace. (1910)

Selon les mots de l'auteur, ce livre propose au lecteur un choix de récits véridiques et de souvenirs sans prétention. Ces pages, écrit-elle,
n'aspirent qu'à faire revivre un peu de notre Strasbourg d'autrefois et de notre vieille Alsace dont la physionomie va se transformant davantage chaque année. [nous sommes en 1909]

Laure Roehrich présente des récits du XVIIIe siècle, du temps béni d'Oberlin mais aussi des heures sombres de la Terreur. Elle trace également les portraits de personnages qui l'ont marquée, avec un penchant pour les humbles comme Henriette, sa bonne dévouée, ou la pauvre paysanne accablée par le malheur. Elle nous livre des souvenirs de ses années de pension, ses réflexions sur les traditions familiales et le retour des saisons, sans oublier quelques développements sur l'histoire de maisons strasbourgeoises remarquables. Au total, vingt-six histoires pour préserver les idéaux de la province qui doivent être transmis intacts aux jeunes générations.

Dans le même genre : 

De fil en aiguille (1879) : une sélection de notices biographiques, de bluettes et de poésies.

Poésies.

 




Chez nous.
Poésies. (1885)

 

Un critique définit ce volume comme "une gerbe poétique cueillie pendant ces dernières années dans la belle nature des Vosges au cœur desquelles se cache le tranquille presbytère abritant son bonheur domestique." L'ouvrage rassemble des pièces intimes, profanes et religieuses, qui célèbrent les joies du foyer, de la nature et de l'amour divin mais aussi les souffrances et les mystères de l'existence.

Ci-contre, quatre strophes du poème Neige d'avril.










Fleurs et Sapins des Vosges. (1905)

 

Dans ce petit livre de vers, Laure Roehrich propose des poèmes qui touchent le cœur et l'esprit. Ce sont de petits tableaux où fleurs, bois et montagnes donnent vie au paysage de l'Alsace dont l'histoire et les légendes ne sont pas oubliées. L'auteur s'adresse au lecteur français pour l'inviter à partager son amour pour la province perdue.

Ci-contre, le poème La Source.

Dans le même esprit : 

Noëls d'Alsace : recueil de poésies, chants et saynètes (1922).


J'ai vu les cerisiers, comme des fiancées,
Ouvrir dans le vallon leur bouquet  virginal,
Les forêts de tons clairs et tendres nuancées,
Et, dans les taillis verts, les fauvettes bercées,
Répéter à l'envi leur hymne matinal.

Hélas, sur l'arbre en fleur a soufflé la tempête
Et le ciel s'est couvert d'un triste rideau noir,
Des frissons ont passé sur la terre inquiète,
Les fougères des bois ont incliné la tête,
Et la neige glacée a détruit tant d'espoir !


J'a
i vu des cœurs joyeux, des jeunesses riantes,
Des fronts sereins et purs sourire au nouveau jour,
Comme les cerisiers et les fleurs odorantes,
Comme les bourgeons verts, comme les frêles plantes,
Et comme les oiseaux, chanter leur chant d'amour.

Il suffit d'un matin… On ne les vit reprendre
Leur éclat, leur beauté, leurs rires, ni leurs chants,
Et la mort, de son doigt glacé, vint les surprendre
A l'heure où nul encor ne songeait à l'attendre,
Au sein des rêves d'or, des espoirs grandissants.

Laure Roehrich


La Source.

D'où vient-elle ? Mystère !
Elle a jailli de terre,
Et, dans le gazon frais,
Pris son cours sans apprêts.

Quand l'été nous altère,
À cette eau salutaire,
En sa coupe de grès
Nous buvons à longs traits.

Constante dans sa tâche,
Elle court sans relâche,
Et la nuit et le jour

Sans limite et sans âge,
N'est-elle pas l'image 
De l'éternel amour ?

Laure Roehrich

Articles de presse.

Pendant plusieurs décennies, Laure Roehrich a écrit dans diverses revues françaises protestantes, parmi lesquelles La Femme, Signal, La Revue Chrétienne.

Les sujets de ses articles étaient multiples : méditations religieuses, comptes-rendus et critiques de livres récemment parus, conseils sur l'éducation des enfants, réflexions morales sur l'évolution de la société, ainsi que des textes plus récréatifs comme le feuilleton Odile paru dans la revue Signal. Pour la presse parisienne, la collaboration de l'Alsacienne était précieuse car Laure Roehrich témoignait depuis la "France de l'extérieur" comme on appelait alors les territoires annexés en 1871. Ses contributions attestaient de la permanence en Alsace de l'attachement à la patrie perdue.

Les publications de Laure Roehrich révélaient les idées-forces de sa pensée. Traditionaliste sur le plan religieux et sociétal, elle exprimait une position plus avancée sur l'éducation des femmes. Sans rejoindre le combat d'
Anne Knight pour le suffrage féminin, elle s'élevait contre le parti pris répandu alors "que les qualités pratiques sont, chez une femme, en raison inverse de son instruction, de son développement intellectuel." Sa conviction, appuyée sur son expérience, était qu'aucune femme ne devait "rester étrangère à rien de ce qui est digne d'intéresser un être humain."

Nota : Les ouvrages suivants de Laure Roehrich ont été réédités et sont actuellement disponibles dans le commerce :  
Grétel, récit alsacien,  A travers notre Alsace,  Noëls d'Alsace, Le Ban-de-la-Roche, notes historiques et souvenirs.

Épilogue.


Après le décès de son mari en 1901, Laure Roehrich s'est fixée à Strasbourg où elle a poursuivi son travail littéraire. Puis est venue la longue épreuve de la Première guerre mondiale suivie par le retour si longtemps espéré de la France. Après l'armistice, l'écrivaine n'a cessé de défendre son idéal d'une Alsace où les cultures française et allemande vivraient en harmonie.

Laure Roehrich est décédée le 24 avril 1924 à Niederbronn, à l'âge de 76 ans.

Photographie de Laure Roehrich parue dans la revue L'Alsace Française lors de la publication en 1930 des premiers chapitres de ses souvenirs : Au lointain de ma vie, Souvenirs d'une grand-mère. 

 

Henri Ehret, novembre 2025.

Contacter l'auteur.

 


Sources :

Au lointain de ma vie, Souvenirs d'une grand-mère de Laure Roehrich.

Biographie succincte de L. Roehrich par
Benjamin Valloton dans L'Alsace Française.

Vieux Strasbourg et vieille Alsace de Laure Roehrich.

Grétel, récit alsacien
de Laure Roehrich.

Fleur-de-Genêt de Laure Roehrich

À travers notre Alsace de Laure Roehrich.

Emma Warnod, notice biographique de Laure Roehrich.

Renseignements généalogiques sur les familles Durot, Witz et Roehrich : site Geneanet.

Site Rétronews : articles de presse de L.Roehrich dans les revues.
 
Site Gallica : plusieurs œuvres de L.Roehrich sont téléchargeables. 

Wikipédia.


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