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I. La question religieuse en Alsace
après 1918.
Quand,
en 1918, à l'issue de la Première Guerre mondiale, l'Alsace redevient
française, la vie de nos aïeux connaît un profond bouleversement. Les
voilà confrontés à une nouvelle administration — souvent hautaine et
tatillonne — et contraints de composer avec la langue française que
presque personne ne parle. Officiellement, la France a le souci de ne
pas brusquer l'opinion alsacienne selon la promesse du général Joffre à
Thann, le 24 novembre 1914, lorsqu'il a dit : "La France vous apporte, avec les libertés
qu’elle a toujours représentées, le respect de vos libertés
alsaciennes, de vos traditions, de vos convictions, de vos mœurs."
Dans la législation de l'après-guerre,
cet engagement se traduit par un statut provisoire qui accorde à
l'Alsace et à la Moselle des règles de droit particulières (le droit
local) ainsi qu'un régime spécifique des cultes qui ne connaît pas la
séparation des Églises et de l'État (le Concordat).
Cependant, le centralisme jacobin a rapidement tendance à vouloir
étendre à l'Alsace-Moselle le droit français dans son intégralité.
C'est notamment au programme du Cartel des Gauches qui arrive au
pouvoir en 1924. Le gouvernement d'Édouard Herriot veut supprimer le
Concordat et le remplacer par la loi de 1905, autrement dit séparer les
Églises de l'État, et introduire les lois laïques dans l'enseignement
public.
Le clergé catholique ne veut à aucun prix de la loi de 1905. Très
majoritairement formés à l'école allemande, les prêtres alsaciens
n'acceptent qu'avec réticence d'être à présent sous la coupe de la
République laïque dont ils craignent les politiciens anticléricaux et
francs-maçons. Ils comptent sur le soutien de leurs fidèles pour
s'opposer à toute remise en cause du statut local de la religion et de
l'enseignement.
En revanche, le programme d'Édouard Herriot est accueilli avec
enthousiasme par les socialistes alsaciens. Ceux-ci militent pour une
société émancipée du pouvoir clérical. Ils voient dans la réintégration
de l'Alsace à la France républicaine et laïque l'occasion historique de
faire triompher leurs idées.
Ainsi, entre 1918
et 1939, deux partis se font face en Alsace : d'une part les
conservateurs, tenants du statu quo religieux ; d'autre part, les
partisans d'une société laïque et progressiste. Les premiers, menés par
le clergé catholique, sont surnommés les "Noirs" en référence à la
couleur des soutanes, les seconds sont qualifiés de "Rouges",
couleur symbolique du socialisme et du communisme.
La vallée de Masevaux n'est pas épargnée par l'affrontement entre les
"Noirs" et les "Rouges." Celui-ci se manifeste sur le plan électoral
ainsi que dans la vie sociale. Les "Noirs", encadrés par un clergé
autoritariste, sont la force dominante, mais les "Rouges", aiguillonnés
par des militants ardents, sont à l'affût de toute occasion pour
combattre les prêtres et contester leur pouvoir. C'est notamment le cas
dans la vie associative où les laïcs veulent briser le monopole du
clergé. Cela explique qu'il y ait à Masevaux, à côté de la société de
gymnastique confessionnelle dite les "Bangala", la société de
gymnastique laïque ; à côté de la Musique du Cercle catholique, la
Musique municipale ; à côté de la chorale paroissiale, la chorale
ouvrière "Liberté." Même dans le modeste village de Sewen, il y a deux
sociétés de gymnastique : la "Fraternité", laïque, et la "Sebastiana",
confessionnelle.
Ainsi, entre "Rouges" et "Noirs", se succèdent, tout au long des deux
décennies de l'entre-deux guerres, bisbilles, chicanes, moqueries,
critiques, dénonciations, attaques, souvent clochemerlesques, mais
parfois également empreintes de gravité car révélatrices d'enjeux
fondamentaux. Ces démêlés apparaissent dans la presse de l'époque qui
paraît en langue allemande. Les laïcs s'expriment principalement dans
le journal mulhousien Le
Républicain,
organe des socialistes haut-rhinois à l'avant-garde de la lutte
progressiste. Les opinions cléricales sont publiées dans les journaux
locaux Le
Journal de Masevaux et du Canton et L'Écho
de Thann-Masevaux.
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L'argument porte : sur 23 sièges à
pourvoir, la liste "noire" en obtient 21.
Les socialistes sont désormais minoritaires dans le Conseil municipal.
En 1935 ils sont aux portes du pouvoir avec 11 élus contre 12 aux
chrétiens-sociaux et indépendants, mais ils restent dans l'opposition
jusqu'à la guerre. La ligne politique des opposants vise à promouvoir
les idées progressistes, à défendre la classe ouvrière et les
déshérités, à soutenir les sociétés laïques et à dénoncer les errements
des élus "noirs" qu'ils accusent de n'être que les fantoches du clergé.
Ils sont aussi le relais des positions des socialistes français sur les
problèmes nationaux et internationaux ; ils militent notamment contre
le courant autonomiste alsacien soutenu par le clergé.
Voici quelques circonstances qui illustrent l'antagonisme entre
majorité "noire" et opposition "rouge."
Agression à
l'hôpital.
En juin 1927, l'hôpital de Masevaux est le théâtre d'un
grave incident. Un soir, vers 20 heures, un boucher de la ville et son
domestique font irruption dans la chambre d'un patient à demi paralysé
et le rouent de coups, lui infligeant des blessures constatées par le
Docteur Zeller. Malgré les cris de la victime, personne n'est venu à
son aide. L'agression suscite une vive émotion au sein de la
population, mais les autorités restent étrangement silencieuses. Le Républicain accuse le maire Xavier
Rusterholtz, qui se trouve être un ami du boucher, d'avoir étouffé
l'affaire avec la complicité de la direction de l'hôpital, des sœurs
soignantes et du Journal
de Masevaux et du Canton, tous acquis au parti
"noir". Seuls les deux élus
socialistes, Grudler et Ritz, interviennent au conseil municipal pour
défendre la victime et rappeler au maire ses devoirs en tant que
président du conseil de l'hôpital.
C'est aux femmes de faire
le ménage.
Le 7 juin 1928, le
Conseil municipal décide que désormais le ménage des salles de classe
de l'école des garçons ne sera plus fait par les élèves, mais par la
gardienne de l'école et il vote l'augmentation du salaire de cette
employée en conséquence. Le conseiller socialiste Ritz, pour promouvoir
l'égalité hommes/femmes, demande que la même mesure soit prise pour
l'école des filles. Les chrétiens-sociaux refusent en
argumentant "dass dies
die Mädchen lernen sollen" [que
les filles doivent apprendre à faire le ménage.]
Cérémonies concurrentes devant le monument aux
morts.
Le 1er
novembre 1928, la ville de Masevaux honore les victimes de la guerre au
monument aux morts et au carré militaire du cimetière. Mais
contrairement à la pratique d'avant les élections de 1925, le conseil
municipal à large majorité catholique, n'a pas invité les sociétés
laïques à ces cérémonies. En réponse, les sociétés ignorées par la
mairie organisent leur propre hommage aux morts. À 10 heures du matin,
la Société de gymnastique, la Chorale ouvrière "Liberté", la Société
cycliste ouvrière "Solidarité", la Musique municipale, le Football-Club
et la Fanfare "Union" se réunissent sur la Place des Blés [actuelle place Clemenceau]
puis défilent
jusqu'au monument aux morts. Là, une gerbe est déposée tandis que
musiques et chorale exécutent des hymnes de circonstance. Ensuite le
cortège traverse la ville pour rejoindre le cimetière où le même rituel
est renouvelé.
Plus tard dans la journée, le
conseil municipal se rend lui-aussi au monument aux morts et, selon Le Républicain, le maire pousse
l'indignité jusqu'à déposer intentionnellement sa gerbe par-dessus
celle des "Rouges" de façon à cacher celle-ci aux yeux des citoyens.
Mesquinerie "noire."
Un samedi de décembre 1928, un concert de la
Musique municipale (laïque) doit avoir lieu le même soir qu'une réunion
du conseil municipal. Les élus socialistes obtiennent du maire que la
séance du conseil soit reportée au mardi suivant. Pour montrer leur
hostilité à la Musique municipale et leur réprobation de la faveur
faite aux "Rouges", les conseillers cléricaux ne viennent pas le mardi
: le quorum n'étant pas atteint, le conseil municipal ne peut siéger.
Victime
de la rumeur.
En janvier 1929, une infirmière, connue pour sa
bigoterie, porte plainte à la gendarmerie pour le vol de son vélo. Elle
en accuse son voisin, un "Rouge" notoire. La gendarmerie enquête, mais
ne peut établir la culpabilité de l'homme suspecté. Quelque temps plus
tard, le journal local publie une annonce indiquant qu'un vélo
abandonné a été trouvé par un commerçant devant son magasin. En fait,
c'était la fille de l'infirmière qui l'y avait oublié. Tout n'est pas
bien qui finit bien car entre-temps, le voisin, sur le seul soupçon
d'être un "Rouge" voleur, a été expulsé de son logement.
Tous les enfants
au Jeu de la Passion.
La première représentation du Jeu de la Passion à
Masevaux, créé à l'initiative de l'abbé Louis Hassenforder, a lieu le
16 mars 1930, dans le nouveau bâtiment du Cercle catholique
Saint-Martin inauguré en 1926.
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Le samedi 22 mars 1930, une
séance spéciale du spectacle est organisée pour les enfants. Les écoles
ferment l'après-midi et tous les élèves sont emmenés par leurs maitres
à Masevaux pour assister à la représentation qui dure de
13 heures 30 à 19 heures 30. Le
Républicain s'indigne que le spectacle ait lieu pendant les
heures de classe. Il dénonce le caractère obligatoire de la
participation des enfants, sans compter le côté pécuniaire puisque
chaque élève doit payer 1 Franc pour l'entrée. Pour stigmatiser
l'intolérance des "Noirs", le journal rapporte que des élèves de
Sentheim ont été punis par leurs enseignants parce qu'ils ont quitté le
spectacle avant la fin pour rentrer chez eux. L'article conclut : "Ein Beweis, wie ein
kleriko-autonomistisches Elsaß unter dem Szepter von Abbé Haegy
aussehen würde."
[Voilà
à quoi ressemblerait une Alsace clérico-autonomiste sous le sceptre de
l'abbé Haegy.]
Dans son journal Elsäßer Kurier
[Le
Courrier d'Alsace] l'abbé
Haegy, leader des autonomistes alsaciens, rétorque : "Notre pays est un
pays chrétien et nos écoles sont des écoles confessionnelles
chrétiennes. Les enfants ne sont pas éduqués selon des
critères politiques mais selon leur conviction religieuse.
L'enseignement religieux est une matière obligatoire ; l'école peut
donc également astreindre les élèves à assister à un spectacle
religieux."
Le
coin des pendus.
Le 9 janvier 1932, le
conseil municipal de Masevaux examine le règlement du cimetière
communal. Celui-ci prévoit que les personnes décédées par suicide
soient enterrées le long du mur Est du cimetière du bas. La population
appelle cet emplacement "G'hangta Ecke" [Le
coin des pendus]
Dans le souci de mettre fin à l'opprobre qui frappe
les familles dont un membre est inhumé dans "le coin des pendus", la
fraction socialiste du conseil municipal propose la modification
suivante du règlement : "Toute personne du ban de Masevaux décédée par
suicide sera enterrée dans le
cimetière de la ville, dans l'ordre normal des tombes." Autrement dit,
on ne fera plus de différence selon la nature du décès et les suicidés
pourront être inhumés là où les familles le désirent.
Cette proposition met hors de lui le conseiller Sutter qui la qualifie
même de criminelle ; il pense que les citoyens n'accepteront jamais
d'être enterrés à côté d'un suicidé. Le socialiste Grudler lui répond
que tout le monde sait que des suicidés sont parfois enterrés dans le
caveau familial en catimini, une fois la nuit tombée, et que personne
n'y trouve à redire.
Finalement, l'amendement socialiste est rejeté par
10 voix contre 8 : le "coin des pendus" va perdurer. Une fois de plus,
déplore Le Républicain, les cléricaux et les
indépendants se sont alliés pour maintenir une vieille tradition et
empêcher tout progrès.
L'année
1936.
Les évènements de
l'année 1936 attisent les tensions entre "Rouges" et "Noirs." Le Républicain reproduit l'article que
le Journal de Masevaux et du Canton,
qui passe pour être l'organe officieux du clergé, a consacré à
l'agression dont a été victime Léon Blum, le 13 février 1936. Le
journal local se réjouit ouvertement des coups et blessures infligés à
celui qui sera bientôt le chef du gouvernement du Front Populaire. Le Républicain s'interroge si le curé
Eschbach* et le conseiller général Charles André**,
principaux actionnaires du Journal de
Masevaux et du Canton, approuvent le discours de haine
antisémite de cette publication.
* Eugène
Eschbach (1887-1967), curé-doyen de Masevaux depuis 1932.
** Charles André (1874-1954)
industriel et président du Conseil général du Haut-Rhin.
En octobre de la
même année, ce même curé Eschbach exprime sa vision de la guerre
d'Espagne dans un article du bulletin paroissial intitulé "Die Teufelsfratze" [La face grimaçante du
diable.] Pour lui, la guerre civile espagnole est une bataille
démoniaque ; il pense que les Républicains espagnols sont
envoyés par le Seigneur des ténèbres pour détruire
toute religion, toute morale et toute culture.
Le journal
socialiste prend le contre-pied de l'opinion cléricale en rappelant que
les Républicains espagnols représentent le gouvernement légalement élu
de l'Espagne et qu'ils se battent contre des généraux rebelles qui se
sont soulevés pour défendre les privilèges des puissants, grands
propriétaires terriens et princes de l'Église. Suit une longue liste
des atrocités commises par les rebelles nationalistes de Franco et une
dénonciation de la dégénérescence spirituelle du clergé espagnol qui,
au mépris de la doctrine chrétienne originelle, entraîne Dieu dans ses
luttes politiques et guerrières.
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III. La lutte
anticléricale.
L'opposition farouche des
catholiques alsaciens à la suppression du Concordat fait reculer le
gouvernement Herriot, tandis que le Conseil d'État réaffirme en 1925 la
légalité de son application en Alsace-Moselle. Les socialistes
alsaciens ne peuvent plus espérer l'instauration, à court ou moyen
terme, de la laïcité dans notre province. Aussi réorientent-ils leur
action. Désormais, à défaut de modifier la législation générale, ils
visent à affaiblir peu à peu le pouvoir clérical pour libérer la vie
sociale de son emprise.
Dans cette perspective, les "Rouges" n'ont de cesse de discréditer les
curés en dénonçant leurs écarts de conduite, les contradictions de
leurs discours, les abus de leur autoritarisme. Cette stratégie est
délicate, car cette politique anticléricale peut facilement passer pour
une politique antireligieuse. Or, dans notre vallée, la pratique
religieuse est profondément ancrée, y compris chez les "Rouges." A
Masevaux, la musique municipale célèbre la bénédiction de son drapeau
tout comme son homologue confessionnel, de même que les sociétés
laïques se font chaque année une joie de fêter Noël.
Aussi les socialistes placent-ils leur combat sur le terrain même du
clergé : celui de la doctrine chrétienne. Ils accusent les curés de
trahir le message évangélique par leur comportement despotique et
manquant d'humanité. Les "Rouges" n'hésitent pas à se dire les
véritables héritiers du Christ comme dans ce résumé du Jeu de la
Passion publié par Le Républicain :
"L'histoire de l'homme qui fut le premier à
prêcher le socialisme aux classes populaires, qui était un ennemi de la
réaction et de la caste dirigeante de l'époque, principalement des
prêtres, lesquels dans leur haine, ont attaqué l'agitateur Jésus, l'ont
crucifié et tué." Le journal veut convaincre ses lecteurs que bien des
catholiques sincères n'en sont pas moins des socialistes convaincus
mais que souvent ils ont peur de le
montrer publiquement car les curés et leurs proches font pression sur
la liberté de pensée.
Voici quelques épisodes relevés dans la presse
"rouge" de la mise en cause du clergé de la vallée de Masevaux.
Des
prêtres pas toujours exemplaires.
Les
"Rouges" ne ratent aucune occasion de faire connaître incartades ou
délits dont des membres du clergé se rendent coupables. En 1923, un
abbé de Masevaux dont le nom n'est pas donné, est pris de boisson dans
un café de la ville au point qu'il tombe sur le sol. Le scandale
réjouit d'autant plus le parti rouge que cet abbé claironnait à qui
voulait l'entendre qu'il ne quitterait pas Masevaux avant que le
conseil municipal ne soit composé de membres issus de l'association des
jeunes catholiques qu'il préside. Le clergé local voudrait bien
étouffer l'esclandre, mais le conseil municipal de Masevaux décide, par
10 voix contre une et 3 bulletins blancs, d'adresser une plainte à
l'autorité administrative et à l'évêché.
La même année, l'abbé Joseph Kretz, vicaire à Masevaux, est condamné à
30 Francs d'amende pour avoir porté des coups, pendant le catéchisme, à
André Bianchi et Robert Ast, des mineurs de moins de 15 ans.
En 1926, on apprend que l'abbé Louis Hassenforder, très actif dans
l'animation du Cercle catholique, est également prodigue de son énergie
lorsqu'il s'agit de corriger les enfants à l'église et au catéchisme.
Après enquête et interrogatoire des témoins, il est condamné à 88
Francs d'amende pour 11 cas de maltraitance. Ni L'Écho de Thann-Masevaux ni Le Journal de
Masevaux et du Canton ne divulguent cette affaire pénale.
Même quand il ne s'agit pas de délits, les "Rouges"
ne laissent pas passer les agissements
abusifs des prêtres locaux.
En 1931, une cérémonie officielle réunit le maire, les notabilités et
les sociétés de la ville. Comme c'est l'usage en Alsace, une messe est
organisée à cette occasion. Mais, à la surprise générale, le curé
[Il s'agit de
Joseph Dornstetter (1852-1931), curé de Masevaux pendant la Première
Guerre mondiale et resté en poste malgré son grand âge jusqu'à son
décès.] refuse
l'entrée de l'église à la musique municipale. En cause, le drapeau de
cette société : Dornstetter ayant refusé de bénir l'emblème d'une
société non-confessionnelle, les musiciens sont allés quérir la
bénédiction du pasteur protestant ! Le
Républicain rappelle que l'abbé Dornstetter était moins
regardant pendant la guerre lorsque, tout sourire, il accueillait dans
son église Georges Clemenceau, anticlérical viscéral !
En 1932, c'est l'abbé Ferdinand Holder, curé d'Oberbruck, qui défraie
la chronique. Selon le témoignage d'une paroissienne, il interdit aux
femmes de venir aux offices avec un sac à main et les mains gantées. À
se demander où ces dames mettront l'argent pour la quête ! Plus
révélatrice est une autre lubie de ce chargé d'âmes : il défend aux
enfants de dire "Papa" et "Mama" à leurs parents selon l'usage
immémorial, leur enjoignant de les appeler "Vater" et "Mutter."
["Père" et
"Mère"] Bien que les
mots "Papa" et "Mama" soient dans le lexique allemand depuis le XVIe siècle, ils sont trop
français pour ce curé autonomiste.
En 1933, la veille de la Toussaint, le curé Eschbach entend ses
ouailles en confession. Une pénitente, à qui il demande quel journal
elle lit, lui dit : Le Républicain.
Cette réponse suscite la colère du confesseur qui exige de la femme la
résolution de ne plus jamais lire ce mauvais journal, sinon il ne peut
pas lui donner l'absolution. La femme refuse de faire cette promesse et
rentre à la maison sans son absolution. Le lendemain, au cours de la
messe de la Toussaint, le curé-doyen lance depuis la chaire une
virulente attaque contre Le Républicain et
les mauvaises personnes qui le lisent. Le
Républicain, quant à lui, doute que ce propagandiste "noir"
accepte le principe que l'être humain a son libre arbitre.
Où
est la charité chrétienne ?
Le 14 juillet 1922 est organisée dans
tout l'arrondissement de Thann une vente d'insignes au profit des
invalides, veuves et orphelins de guerre. Mais, ce jour-là, a lieu à
Masevaux l'inauguration du monument aux morts et, à cette occasion, la
municipalité a prévu une vente de photos du monument au bénéfice des
pauvres de la ville. Aussi la vente des insignes pour les victimes de
la guerre est-elle reportée à Masevaux au dimanche 23 juillet. Le
représentant des invalides de guerre en informe le curé qui monte sur
ses grands chevaux : "Non, je vous l'interdis, c'est le jour du congrès
eucharistique, ce jour m'appartient, je ne veux pas que pour des
histoires de veuves ou d'orphelins on gâche la venue de Monseigneur
l'évêque !" Mais son interlocuteur ne se laisse pas intimider et, se
prévalant de l'autorisation du maire, répète que la vente aura bien
lieu. "Dans ce cas, rétorque le curé, aucun de ces insignes ne sera
acheté car du haut de la chaire, j'interdirai aux fidèles de le faire
!" Le Républicain demande aux
travailleurs de soutenir la vente des insignes pour montrer qu'ils ont
plus de charité chrétienne que les prétendus représentants de Dieu sur
terre.
En 1928, un chômeur déjà âgé raconte dans Le Républicain sa rencontre avec le
curé-doyen Dornstetter. Passant par Masevaux, l'ouvrier demande à voir
le curé pour s'informer des opportunités d'emploi dans la ville. Il le
rencontre dans la sacristie où se trouve aussi un vicaire. Le visiteur
formule poliment sa demande mais ne s'attire qu'une rebuffade
dédaigneuse ; visiblement les deux clercs ne l'ont pas écouté
et ont cru qu'il sollicitait une aumône. Les velléités de l'ouvrier
pour s'expliquer ne réussissent qu'à mettre son éminence en colère. Le
chômeur s'en va désappointé et conclut son opinion sur le clergé par
ces mots : "Si ces gens agissaient correctement avec
l'humanité et la charité chrétienne qui leur sont prescrites, on
pourrait excuser leurs nombreuses erreurs, mais quand ils ne le font
pas, on ne peut que les détester."
En 1930, le curé Dornstetter montre une nouvelle fois que la
miséricorde n'est pas son fort. A Masevaux, il est de tradition que les
baptêmes des nouveau-nés soient célébrés le dimanche. Mais aux yeux du
clergé, les bébés, tout innocents qu'ils soient, ne sont pas égaux
devant le sacrement. Les enfants des couples mariés à l'église sont
baptisés solennellement le dimanche matin après la grand-messe, alors
que les enfants naturels, si tant est qu'un prêtre accepte de les
baptiser, doivent être amenés quasiment en secret devant les fonts
baptismaux le dimanche soir. Lors du baptême d'un enfant illégitime le
dimanche 11 mai, l'officiant entre dans une sainte colère,
particulièrement contre le parrain. Le
Républicain décrit la scène : "De ses lèvres consacrées sont
sorties ces pieuses paroles :
«
Schämen Sie sich einem derartigen Hurenvogel noch
Taufpate zu stehen ! » ["Vous devriez avoir honte
d'être le parrain d'un tel enfant de putain !"] Pour les "Rouges", le constat est
édifiant : le discours du prêtre est bien éloigné des paroles de Jésus
lorsqu'il pardonne ses péchés à Marie-Madeleine.
Deux poids, deux
mesures.
Avec l'essor des activités des "Noirs" dans le cadre du
nouveau bâtiment du Cercle catholique, les socialistes ont beau jeu de
dénoncer les contradictions dans les préceptes des cléricaux.
Jusqu'ici, les prêtres tonnaient en chaire contre les cafés où les
hommes s'enivrent et dilapident l'argent du ménage. Mais voilà que le
Cercle catholique ouvre son "Casino" [nom donné au
café-restaurant du Cercle] et
le vin nouveau coule à flots lors des fêtes d'automne qui y sont
organisées. Certes, quelques hommes rentrent saouls à la maison mais,
dit l'abbé Hassenforder, ce n'est pas grave puisque c'est pour la bonne
cause et que l'argent remplit la bonne caisse !
Il en est de même du cinéma : tant que la maison des œuvres catholique
n'avait pas de cinéma, c'était un divertissement corrupteur des mœurs
condamné dans les prêches. Mais une fois le Cercle catholique doté du
matériel de projection, le 7ème art n'est plus
diabolique. Le paradoxe est à son comble le jour de la Toussaint 1930 :
un film est projeté au Cercle Catholique de Masevaux alors que le
cinéma laïque de la ville est fermé.
A Masevaux, la plus grande fête populaire est la "Kelwa" [fête foraine annuelle de
la ville]
qui se tient
traditionnellement au mois d'août sur la Place du Marché. Tout aussi
rituel est l'anathème jeté chaque année par le curé sur ces
réjouissances qualifiées d'immorales.
Or, en juillet 1930, c'est le Cercle catholique lui-même qui organise
une kilbe appelée "Bangalakelwa"
[kilbe des sociétés
catholiques] Le Journal de Masevaux et du Canton décrit la manifestation. Le dimanche
après-midi, dans la vaste cour du Cercle décorée de fanions blancs et
rouges [couleurs
de l'Alsace et des autonomistes],
les sociétés "noires" présentent leurs prestations. On admire les
performances des gymnastes et de la société des jeunes filles, on
écoute la clique, la chorale de l'église dirigée par M. Heinrich ainsi
que l'Harmonie musicale des usines Victor Erhard de
Rougemont-le-Château. Des
divertissements de toutes sortes sont proposés au public : carrousel
pour les enfants, stands de vente et loteries pour les adultes, et tout
le monde peut dîner sur place au prix de 6 Francs par personne. Les
réjouissances se poursuivent en nocturne avec du théâtre et du cinéma
en plein air. Même le curé de Masevaux est présent, lui qui blâme la
civilisation moderne qui ne pense qu'à s'amuser et fulmine contre les
fêtes où jeunes gens et jeunes filles se côtoient.
Selon l'analyse des "Rouges", les festivités du
Cercle prouvent que le programme clérical avec connotation autonomiste
ne convainc plus la classe ouvrière éclairée ; aussi les "Noirs"
veulent-ils la séduire avec des plaisirs populaires auparavant
réprouvés. Avec ironie, Le Républicain
compare le Cercle catholique au temple de Jérusalem en citant la parole
biblique : "En vérité, vous avez fait de ma maison de prières un
repaire de voleurs" et s'interroge : "Le curé est-il toujours d'accord
avec cette parole de Jésus ?"
"Rendez
à César ce qui est à César…"
A défaut d'instaurer
la laïcité en Alsace, les socialistes visent à confiner les pouvoirs du
clergé dans le seul domaine de la religion, alors que les clercs, eux, prétendent régenter la globalité de
la vie sociale, comme ils le font depuis des siècles.
"Schuster, bleib bei deinem
Leisten"
[mot
à mot : "Cordonnier, reste près de ta forme."] C'est l'adage favori des "Rouges" à
l'adresse du clergé pour lui signifier : "à chacun son rayon, ne vous
mêlez pas de ce qui ne vous regarde pas et que vous ne connaissez pas."
Voici quelques
cas où les "Rouges" ont contesté au pouvoir clérical la légitimité de
ses interventions dans la vie sociale.
Depuis 1928, le Club Vosgien de Masevaux organise au Neuweiher une fête
nautique et sportive qui attire de nombreux compétiteurs et
spectateurs. Les curés de la vallée s'en offusquent et font tout pour
dissuader leurs paroissiens de s'y rendre. Ainsi, Albert Geny, curé de
Sewen, écrit en 1930 à chaque famille: "…Je
vous rappelle une fois de plus votre impérieux devoir parental de
veiller à ce qu'aucun membre de votre famille, fils ou fille, ne se
rende au Neuweiher le 13 ou le 14 juillet pour participer ou même
simplement pour assister à la fête immorale de natation et de baignade. Le
curé compte sur vous pour le soutenir dans cette affaire importante
pour protéger notre jeunesse." Cependant, la fréquentation de la fête
nautique est plus nombreuse que jamais, grossie par la venue de
Mulhousiens par trains entiers. Le Républicain relève
avec goguenardise qu'un abbé mulhousien a amené à la fête du Neuweiher
les jeunes filles de son
association paroissiale.
En mars 1934, après le conseil de révision, les conscrits de Masevaux
obtiennent du maire Martin Jobin l'autorisation d'organiser un bal.
Lorsqu'il apprend cette décision, le vicaire Stehlin adresse par écrit
une protestation indignée au maire : celui-ci n'a pas consulté
préalablement le curé et n'a pas tenu compte qu'on était en période de
carême. Pour les "Rouges" cet épisode montre que le pouvoir clérical
s'imagine supérieur au pouvoir politique issu des élections et autorisé
à imposer ses règles morales à la population.
En 1937, dans un article du bulletin paroissial
intitulé "Heraus aus
der CGT"
["Sortez
de la CGT"], le curé-doyen Eschbach s'immisce
dans la question des droits de la classe ouvrière. Il déplore que le
syndicat CGT ait attiré un grand nombre d'ouvriers chrétiens dans ses
rangs et prétend qu'à présent ils regrettent cet engagement parce que
la CGT ne leur a rien apporté. Pour Le
Républicain, l'argumentation du doyen est risible tant il est
évident que les lois sociales du Front Populaire ont amélioré la vie
des travailleurs : la semaine de 40 heures, le samedi libre, les congés
payés... Visiblement le curé n'a pas le souci du bien-être des familles
ouvrières, mais craint que l'idéologie de gauche véhiculée par la CGT
ne mette à mal son emprise sur les consciences.
En 1938, Le Journal de Masevaux et du Canton publie ce communiqué : "Au
nom de toutes les paroisses du canton de Masevaux, je condamne
l'organisation de matchs de football publics ou d'autres manifestations
sportives publiques le dimanche matin pendant la grand-messe
dominicale. Cette protestation se poursuivra jusqu'à ce que cette
pratique immorale cesse. Signé : Eschbach, curé-doyen." En réaction, les "Rouges" réaffirment que le
sport n'est nullement de la compétence du clergé et, avec humour,
donnent à celui-ci cette leçon de tolérance : ils s'engagent à ne pas
protester si le clergé célèbre des offices pendant les matchs.
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