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L'aspect extérieur.
La
plupart des maisons du village, datant souvent d'un ou deux siècles, sont des
"Tàglehnerhisel"
[Taglöhnerhäuschen, petite maison de
journalier]
conçues pour abriter les hommes et les bêtes.
De
forme rectangulaire, la petite bâtisse est séparée de la rue par une cour
large de trois ou quatre mètres où s'élève un tas de fumier. À côté ou derrière l'habitation, un
potager qui dépasse rarement l'are et parfois un petit verger.
Les
murs du rez-de-chaussée, construits en moellons couverts de mortier, sont peu
élevés ; les gouttières qui recueillent l'eau sous les tuiles sont à peine
à trois mètres du sol. Seuls les pignons montent à quelque hauteur car les
deux pans du toit se dressent hauts et raides pour permettre l'aménagement d'un
vaste fenil. Le haut des pignons est coupé par une demi-croupe. Dans la coutume
locale, ce petit versant de toit triangulaire distingue une habitation humaine
d'une simple bâtisse agricole. La toiture est en tuiles plates en terre cuite
de type "Biberschwantz" [queue
de castor]
appelées ainsi car leur côté inférieur arrondi évoque la queue de ce
rongeur autrefois présent en Alsace. Juxtaposées sans recouvrement latéral, elles nécessitent de placer sous
chaque joint un bardeau en sapin. Dans le pan du toit, au niveau de l'étage, une lucarne en chien assis fermée par deux
volets permet de faire passer le foin de la charrette jusqu'au fenil.
La façade qui donne sur la rue, est percée de trois portes. Deux étroites :
la porte d'entrée des humains et la porte de l'étable, et une large et haute,
la "Schirator" [portail
de grange]. Ses deux
vantaux
s'ouvrent de la largeur d'une charrette en vue du déchargement de l'herbe, du
foin ou des céréales. Les fenêtres peuvent être occultées par des volets
battants en bois plein, souvent percés d'une ouverture en forme de cœur qui,
selon la croyance ancienne, empêche les mauvais esprits de s'infiltrer dans la
maison.
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La configuration intérieure.
La
porte d'entrée de l'habitation donne directement dans la cuisine d'où l'on accède
aux autres parties du logis. Contiguë à la cuisine, la pièce principale de la
vie familiale et sociale est la "Stuwa" [die
Stube, la chambre], à la fois séjour,
salle à manger et chambre à coucher pour une partie de la famille. Les autres
dorment dans une ou deux petites chambres du rez-de-chaussée, souvent sombres,
froides et humides car les fenêtres sont petites, le plafond bas, le chauffage
et l'éclairage absents.
Un escalier en bois part de la cuisine et mène à l'étage où l'on trouve une
chambre, des combles servant aux rangements et surtout, montant jusqu'au faîte,
un imposant volume pour le stockage du foin et du regain.
De la cuisine, on accède aussi aux locaux destinés aux animaux et aux travaux.
Leur surface est plus importante que celle réservée aux humains : l'étable,
la grange, et plusieurs annexes coincées les unes contre les autres, souvent
des appentis de fortune rajoutés peu à peu par les générations successives.
C'est là où vivent les poules, les lapins, le cochon et où l'on range
charrettes et outils. C'est là aussi qu'un recoin accueille les cabinets : un
siège et une lunette en bois par-dessus un baquet que l'on vide sur le pré
lorsqu'il est plein. Dans certaines maisons, un réduit appelé "Bütik"
[de boutique]
sert d'atelier à l'ouvrier-paysan pour travailler le bois et réparer son matériel.
La
plupart des maisons ont une cave où l'on accède parfois par un escalier
extérieur. Dans cette pièce sombre au sol de terre battue sont conservées les
réserves alimentaires. Les pommes de terre sont réparties en trois casiers :
les grandes bonnes pour l'alimentation, les moyennes qui serviront de futures semences et les
petites qui nourriront prioritairement le cochon. Les choux remplissent deux
tonneaux : l'un pour la choucroute,
l'autre pour le "Bettakrüt"
[chou vert fermenté dans la saumure].
D'autres fûts recueillent les fruits à
distiller tandis que des pots en grès contiennent des navets et des rutabagas
en saumure. Sur des étagères s'alignent les bocaux de conserves et des
bouteilles de vin quand la famille peut se le permettre. Dans les maisonnettes
plus modestes sans cave, les denrées alimentaires sont entreposées dans une
pièce du rez-de-chaussée dont le sol en terre garde la fraîcheur.
L'eau.
En ce début du XXe siècle,
on ne connaît pas l'eau courante dans les maisons rurales. Les familles les
mieux loties ont sur leur terrain un captage d'où l'eau coule par gravité
jusqu'à une fontaine extérieure dont le bac en bois sert de lavoir et
d'abreuvoir. Les autres doivent chercher l'eau à une fontaine publique ou chez
un voisin. Même si ce n'est qu'à cinquante ou cent mètres, c'est une corvée
incontournable maintes fois répétée dans la journée pour laquelle les
enfants sont réquisitionnés dès qu'ils peuvent porter un seau ou un broc.
Dans la cuisine, l'eau est utilisée sur l'évier dont l'appellation "Wàsserstei"
[mot à mot : pierre à eau]
indique qu'à l'origine c'était une pierre naturelle creusée. Situé sous la
fenêtre, son évacuation traverse le mur et l'eau usée coule sur le sol de la
cour. C'est sur le "Wàsserstei"
que l'on remplit les récipients,
que l'on lave les aliments et la vaisselle et que chacun fait sa toilette.
Les familles les plus aisées ont dans leur meilleure chambre un meuble de
toilette : c'est une petite table au plateau recouvert de marbre sur lequel est
disposé un service de toilette en faïence comprenant une vasque et un broc à
eau, ainsi que des accessoires comme un miroir, un porte-savon ou des pots à
onguents.
Le chauffage et la cuisine.
A cette époque, tout le monde se chauffe au bois. Au cœur de la vie familiale,
une massive cuisinière en fonte sur pieds, avec quatre trous fermés par
des anneaux concentriques, un four et une bouilloire intégrée. La mère de
famille l'allume dès son lever et, sauf dans la belle saison, on ne la laisse
s'éteindre qu'au moment du coucher. Sa chaleur tiédit les autres pièces du
rez-de-chaussée. Quand la
cuisinière est allumée, elle chauffe quelques litres d'eau dans son réservoir.
On la puise avec une louche pour faire la vaisselle et la toilette qui, en
raison du faible volume d'eau, ne peut-être que sommaire. Dans
la "Stuwa" trône un "Kàchelofa" [poêle
en faïence]
mais par économie
on ne l'allume que par grands froids, lors des jours de fête ou en cas de
visite.
Faire la cuisine sur le
fourneau à bois nécessite des compétences techniques qui se transmettent de mère
en fille. La ménagère doit connaître la nature du bois, savoir dominer le feu
en jouant sur l'arrivée d'air et bien choisir le diamètre des cercles de fonte
en fonction des ustensiles utilisés. Pour une cuisson rapide il lui faudra des
flammes hautes avec des bûches de faible diamètre, pour un feu très vif elle
brûlera des écorces séchées, tandis que pour faire mijoter, elle écartera
avec doigté la marmite de la zone du feu et, en fermant l'air, se limitera à
entretenir les braises. Mais quelle que soit son habileté, cuisiner un repas au
feu de bois est long et délicat, parfois aléatoire suivant la qualité du bois
et du tirage. De longues heures devant le fourneau sont inévitables : c'est
pour cela que, le dimanche matin, la messe de sept heures est destinée aux
femmes qui ont ainsi toute la matinée pour faire cuire le repas de midi. Et
l'on n'oubliera pas que pour se faire la moindre tisane, s'il faut d'abord
allumer le feu, il faudra patienter un long moment avant de la déguster !
Les chambres à coucher ne sont pas chauffées. Chacun a fait l'expérience,
lors d'hivers rigoureux, de voir les vitres gelées à l'intérieur. Pour
adoucir le lit, on y met une brique en terre réfractaire vernissée chauffée
dans le four de la cuisinière et enveloppée d'un linge pour ne pas se brûler
les pieds ni abîmer les draps.
Le chauffage au bois nécessite de rentrer chaque année plusieurs stères de
bois de chauffage. Il faut être prévoyant et faire ses réserves une ou deux
années à l'avance pour que le bois ait le temps de sécher. Pour réduire les
dépenses, les habitants vont le couper eux-mêmes s'ils possèdent une parcelle
de forêt, sinon ils achètent à prix réduit un fond de coupe, c'est-à-dire
qu'ils récupèrent les branches et menus troncs après l'abattage de gros
arbres. Ramener le bois chez soi, le scier, le fendre, le monter dans le
grenier, l'empiler dans les combles fait dire aux villageois que le bois les réchauffe
bien avant qu'ils ne le brûlent !
Les
enfants sont sollicités pour pourvoir au petit bois. Quand leurs parents
apprennent qu'une coupe de bois est en cours, ils y envoient leurs enfants pour
rapporter des fagots de branches et d'écorces de sapins. Mis à sécher pendant
plusieurs mois, ces fagots réduits en branchettes et bûchettes serviront à
l'allumage du feu quotidien.
L'éclairage.
L'électricité
publique n'est arrivée dans la haute vallée de la Doller que dans les années
1920. Au début du siècle, l'éclairage se fait par des lampes à pétrole et
des bougies. Chaque maison possède communément deux lampes à pétrole, l'une
dans la cuisine l'autre dans la "Stuwa." Mais on ne les allume que
s'il y a nécessité de faire un travail. Si on ne fait que deviser entre soi,
on reste dans le noir, se contentant des infimes lueurs émanant de la cuisinière
ou de la lucarne du "Kàchelofa." Au moment du coucher, on gagne la
chambre un bougeoir à la main. Ce petit support métallique permet de
transporter la bougie allumée sans trop de risques car sa base large empêche
la bougie de se renverser et elle recueille le suif fondu. Pour aller à l'extérieur
ou dans les locaux annexes, la bougie est mise dans une lanterne fermée
qui offre plus de sécurité et ne s'éteint pas au premier courant d'air. Les
moyens d'éclairage, tous fondés sur le feu, ont inoculé à chaque génération
la hantise de l'incendie : une bougie renversée au grenier, et ce serait la
catastrophe : la maison remplie de bois, de paille et de foin s'embraserait irrémédiablement.
Aussi
s'éclaire-t-on le moins possible, tant par prudence que par économie. Une fois
la nuit tombée, la vie s'arrête. Les rues du village qui ne possède aucun éclairage
se vident, et il n'y a aucune ironie à constater que l'on se couche avec les
poules !
L'ameublement et la décoration.
L'ameublement
de l'habitation se résume à une courte liste utilitaire : tables, chaises,
armoires et surtout de nombreux lits. Une maison abrite alors couramment une
dizaine de personnes qui vivent à l'étroit dans peu de pièces : le couple des parents, leurs enfants (communément de
quatre à huit enfants) et souvent des personnes de la génération
précédente, un grand-parent ou une tante restée célibataire. La pénible
promiscuité est illustrée par cette pique
d'humeur qu'on prête à un père de famille excédé : "Mer wohna so ang às i net emol a Dàmmi kà stella !" [Nous
habitons tellement à l'étroit que je ne peux même pas placer un juron
!"]
A part les
parents qui ont une chambre à eux où ils accueillent parfois un enfant en bas
âge, les autres membres de la famille dorment à plusieurs dans une pièce, et
souvent partagent un même lit. On cite même des familles nombreuses où les
tout jeunes enfants n'ont pas de lit, on les couche sur deux chaises serrées
côte à côte et calées contre un mur.
Chaque
pièce d'habitation est embellie d'un objet religieux. Au minimum, un crucifix
derrière lequel est glissée une branchette de buis bénie lors de la fête des
Rameaux. S'y ajoutent fréquemment des chromos sous verre lourdement encadrés,
souvent de dimensions disproportionnées par rapport à la petitesse des
chambres. Les sujets favoris sont les images pieuses représentant la Sainte
Famille, l'Annonciation, Jésus et Marie aux cœurs rouges et rayonnants, le
Christ en Bon Pasteur qui fait paître son troupeau et ramène la brebis égarée.
On
aime aussi les saints auréolés et les angelots dodus dans des décors fleuris
unissant le ciel et la terre. Près du lit, ou bien à côté de la porte, on
accroche un bénitier domestique, petit récipient en faïence surmonté d'une
croix ou d'une image pieuse. Il contient de l'eau bénite rapportée de
l'église pour que chacun, matin et soir, y trempe le bout de ses doigts avant
de faire le signe de croix. Les familles un peu aisées exposent des tableaux de
saints qui sont autant de thérapeutes qu'on prie en cas de maladie : saint Blaise
qui guérit les maux de gorge, sainte Apolline qui soulage les maux de dents ou
encore sainte Odile, patronne de l'Alsace, invoquée pour les maladies des yeux.
Au total, la maison du journalier
répond aux nécessités matérielles de ses occupants. Loin des exigences
actuelles de confort et d'hygiène, elle pourvoit à leurs
trois besoins vitaux : avoir
un toit par-dessus la tête, ne pas geler en hiver et trouver à manger à sa
faim.
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