Histoire locale de Masevaux et de sa vallée.

 

Panaït Istrati à Masevaux.

 


Nota : les passages
en vert sont des citations extraites des écrits de Panaït Istrati et les passages en rouge foncé sont des légendes d'illustrations et des notes explicatives.

 
Entre 1923 et 1926, le célèbre écrivain roumain de langue française a séjourné régulièrement dans la vallée de la Doller. Cette page se propose de présenter la vie et l'œuvre de ce génie de la littérature et de dévoiler les circonstances de sa venue dans notre vallée.

La vie de Panaït Istrati (1884-1935), aventureuse et révoltée, relève d'un scénario incroyablement riche en péripéties. Et son œuvre s'en inspire exclusivement puisque l'auteur a lui-même confessé : "Je suis incapable d'imaginer une histoire que je n'ai pas vécue."


Naissance et enfance — 1884-1900.

Le futur écrivain naît en 1884 à Braïla, un port roumain sur le Danube. Il est le fils illégitime de la blanchisseuse Joïtza Istrate et de Gherasim Valsamis, un contrebandier grec. Son prénom à l'état civil est Gherasim, comme son père, mais sa famille va l'appeler Panaït. Ses amis intimes utiliseront le diminutif affectueux "Panagaki." 

Alors que Panaït n'a que neuf mois, son père est tué par des garde-côtes. Sa mère peinant à s'en occuper seule, il passe la majeure partie de son enfance sous l'aile de sa grand-mère qui l'élève à Baldovinesti, un village proche de Braïla.

Panaït fréquente l'école communale jusqu'à l'âge de 12 ans. Des études bien modestes, mais qui lui ont donné un goût passionné pour la lecture. Et plus encore, lorsqu'il quitte la classe, il est habité par un
"fort, irrésistible, passionné désir de vivre."

Panaït gagne d'abord sa vie comme apprenti chez un cabaretier où il apprend le grec puis chez un pâtissier albanais. Bien qu'il eût préféré la mécanique, il acquiert ensuite une formation de peintre en bâtiment qui restera son métier de base.


Errances orientales — 1900-1909.

En 1900, à l'âge de 16 ans, il entame près de dix ans de vagabondages qui le mènent tout autour de la Méditerranée orientale : en Turquie, en Syrie, au Liban, en Égypte, en Grèce et en Italie. Pour subsister, il accepte tous les travaux qu'on lui propose : débardeur dans les gares et les ports, manutentionnaire dans les chantiers navals, concierge de nuit dans les hôtels, aide de cuisine, garçon de café, forgeron, poseur de poteaux télégraphiques, terrassier, colleur d'affiches, figurant dans des pantomimes au cirque, conducteur de tracteur, aide-pharmacien, scieur, expéditeur de journaux… Pendant cinq années de ces pérégrinations, il est accompagné par Mikhaïl Kazansky, jeune prince russe déchu avec qui il se lie d'une amitié jamais démentie. C'était "l'ami unique que la vie destine à tout être humain, l’ami qui veut vous donner sa lourde fortune, en vous déchargeant de la vôtre." Contrairement à Panaït, Mikhaïl a reçu une éducation poussée. Il fait découvrir la littérature au jeune Roumain. Quand celui-ci voit son compagnon lire Jack d'Alphonse Daudet en français, il ressent l'ardent désir de connaître cette langue dont il est alors tout à fait ignorant.

 

 

 

 

 

Panaït Istrati (à gauche) et Mikhail Kazansky en 1907.

 

 

 

 

 Origine de la photo : "Les Amis de Panaït Istrati"


Hélas, en 1909, Mikhaïl Kazansky, meurt en pleine jeunesse de la tuberculose pulmonaire. À l'âge de 18 ans, Panaït a contracté lui aussi cette maladie alors incurable. Tout le reste de sa vie, il luttera pour dompter ce mal, dans l'espoir, toujours vain, de l'extirper de son corps.
 



Militant socialiste — divers échecs — 1909-1916.

De retour en Roumanie en 1909, Panaït Istrati travaille dans le port de Braïla. Sensible à la souffrance des hommes et solidaire des plus démunis, il milite dans le mouvement ouvrier roumain. Ses articles dans la presse socialiste dénoncent l'exploitation des paysans et des ouvriers.

Rêvant toujours de la France, Istrati se rend à Paris en décembre 1913. Ne parlant pas un mot de français et ignorant du mode de vie parisien, il ne survit que grâce à un compatriote avec qui il se lie d'amitié : le bottier de luxe Georges Ionesco.
[sans rapport avec le dramaturge Eugène Ionesco].

Il rentre en Roumanie en avril 1914 où il retrouve son métier de peintre en bâtiment. Réformé en raison de sa tuberculose, il n'est pas mobilisé lors de la Première Guerre mondiale.


 

 

 

Panaït Istrati en compagnie de sa mère Joïtza vers 1910.

Sa mère était "le plus grand pilier de sa vie." Il est en Suisse en avril 1919 quand il apprend son décès par une carte postale d'une cousine de Braïla qui emploie cette formule malencontreuse : "Ici nous allons tous bien, seulement ta pauvre maman est morte pendant la semaine sainte." 

Panaït, accablé, est gagné par le remord :  "Faisant pendant 30 ans la lessive à deux francs par jour (...) et puis, mourir seule sur son lit misérable le mois d'avril dernier, après trois ans et demi de séparation, trois siècles de douleurs inouïes, sans pouvoir m'embrasser pour la dernière fois sans me donner sa chère bénédiction."

 

Origine de la photo : "Les Amis de Panaït Istrati"


En 1915, Panaït surprend son entourage par deux décisions : il se marie avec Jeannette Maltus, une "oratrice socialiste de meetings", et il abandonne ses pinceaux pour se lancer dans un élevage de 40 porcs. Les deux entreprises font long feu : le ménage est infernal et les cochons déçoivent. En 1916, Istrati vend son cheptel et, du jour au lendemain, quitte son épouse sans lui laisser le moindre mot.


En Suisse — apprentissage du français — Romain Rolland — 1916-1920.

En réalité, cette fuite soudaine est due à l'aggravation de sa tuberculose. Istrati emploie le pécule gagné par la vente des porcs pour financer quatre mois de soins dans un sanatorium à Leysin, dans le canton de Vaud, en Suisse. Là, pendant sa cure, Istrati se met à l'apprentissage de la langue française. Sa méthode : armé d'un dictionnaire français-roumain, il déchiffre les classiques : Montaigne, Fénelon, Pascal, Rousseau, Voltaire… Il note les mots nouveaux en lettres minuscules sur d'innombrables fiches qu'il épingle sur les murs nus de sa chambre à Leysin-Village. À l'issue des quatre mois, ce ne sont pas moins de 4000 mots de français qui ont envahi la pièce !

Début 1917, à la sortie du sanatorium, Istrati reprend la désespérante kyrielle des petits métiers qui lui permettent à peine de survivre et où seule l'amitié d'autres
"hommes de la rue" lui apporte du réconfort.

En 1919, la tuberculose a regagné du terrain. Istrati est admis pour trois mois au sanatorium Sylvana près de Lausanne. Il y fait la connaissance d'un journaliste suisse, Josué Jéhouda. Celui-ci l'incite à lire les romans de Romain Rolland. Panaït est si impressionné par leur lecture qu'il fait du romancier français son maître à penser : "D'un seul coup, son œuvre m'a frappé et a résonné en moi. Ce n'était ni un écrivain ni un littérateur, mais un frère aîné qui… me montrait toujours du doigt ce qu'est la vie."



Au moment où Panaït Istrati découvre son œuvre, Romain Rolland est, sur le plan mondial, le plus prestigieux écrivain français. En 1914, il s'est démarqué des écrivains nationalistes en jugeant que la Première Guerre mondiale était le suicide de l'Europe. Dans son appel pacifiste "Au-dessus de la mêlée", il a condamné la haine des belligérants, sans prendre parti ni pour la France, ni pour l'Allemagne. Cet engagement courageux, ainsi que son cycle romanesque "Jean-Christophe" en dix volumes, lui ont valu le Prix Nobel de littérature en 1915.

Au lendemain de la guerre, Romain Rolland apparaît, selon l'expression de Stefan Zweig, comme la "Conscience de l'Europe."


 Romain Rolland (1866-1944)

  Origine de la photo : Wikipédia.

 

 

 

 

 

 

 

 


L'œuvre de Romain Rolland lui insuffle l'impérieux désir d'écrire à son tour : "Quand pourrai-je me soulager de ce qui est dans mon âme ?" Et c'est en français qu'il veut s'exprimer.

En août 1919, il apprend que Romain Rolland serait de passage dans un hôtel d'Interlaken, non loin du domicile du Roumain. N'osant paraître en personne devant le célèbre écrivain, il lui adresse une lettre de 12 pages où il dépeint sa vie, sa détresse et ses espérances. Commençant par
"Un homme qui se meurt vous prie d'écouter sa confession" elle se conclut par cet acte de foi : "Vous pouvez me sauver, vous me sauverez !" Pour Istrati, c'est vraiment l'ultime espoir : "Si je ne peux entrer chez cet homme par le grand escalier, et la tête haute, eh bien, je me tuerai, car il y a des limites à la vie !"

Hélas, la lettre lui revient avec la mention : "Parti sans laisser d'adresse."

 


Retour en France — désespoir puis espérance — 1920-1922.

En mars 1920, Istrati retourne à Paris où il retrouve son ami Georges Ionesco qu'il aide à aménager son nouveau magasin non loin des Champs-Élysées. Son emploi de peintre en bâtiment le nourrit, mais ne le satisfait pas. Il est tourmenté par son envie d'écrire ; certes, il noircit des pages où il ressuscite les figures de son passé, mais il doute de la qualité de son français appris si récemment.

À l'automne 1920, Istrati va tenter sa chance à Nice où il rejoint Antoine Bernard, un
"homme de la rue" connu en Suisse et avec qui il partage le penchant pour le vagabondage et les travaux précaires. Ne trouvant aucun emploi stable, il se mue en photographe ambulant. Sur la Promenade des Anglais, il propose aux touristes de passage une photo de leurs vacances. Mais la concurrence est âpre, les gains chiches et incertains, sans compter les contraventions pour activité illégale qui se transforment, faute de paiement, en jours de prison.

 

 

 

 

Panaït Istrati, photographe ambulant à Nice.

 

 

 

Origine de la photo : "Les Amis de Panaït Istrati"


La situation se dégrade. À l'automne 1920, Panaït Istrati est brisé physiquement et moralement. "La santé et le moral sont au plus bas. Je crois que je ferais mieux de disparaître" écrit-il à un ami de Braïla. Il est désespéré ; seul, sans ressources en raison d'une grave blessure à la main, miné par la tuberculose, son rêve d'écriture évanoui. 

Le 3 janvier 1921, dans le square Albert Ier, en plein après-midi et au milieu des flâneurs horrifiés, Istrati décide de se suicider en se tranchant la gorge avec un rasoir. Transporté immédiatement à l'hôpital, les chirurgiens arrivent in extremis à le sauver malgré sa terrible blessure.

Par un incroyable paradoxe, l'acte désespéré d'Istrati qui devait mettre fin à sa vie, devient le déclencheur de sa flamboyante carrière. En effet, lors de son entrée à l'hôpital, on trouve dans ses affaires la lettre écrite à Romain Rolland deux ans auparavant et qui n'était pas arrivée à son destinataire. Cette fois-ci, elle est renvoyée avec succès au grand écrivain qui réagit promptement. Sa réponse est enthousiaste. "J’attends l’œuvre ! Réalisez l’œuvre, plus essentielle que vous, plus durable que vous, dont vous êtes la gousse" lui écrit-il, confortant l'ambition littéraire d'Istrati dont il a reconnu le génie latent.

Désormais, et jusqu'en 1930, Istrati peut compter sur l'appui de Romain Rolland, tant dans sa fonction d'écrivain que dans sa vie personnelle, sociale et politique. Fidèle à sa philosophie idéaliste, le lauréat du prix Nobel devient le mentor bienveillant du vagabond roumain dont à plusieurs reprises il renfloue les finances.

Au cours des années 1921 et 1922, Istrati se lance à corps perdu dans l'écriture. Pour qu'il ait l'esprit libre, son ami Ionesco lui paie un séjour de plusieurs semaines dans un gîte isolé de la forêt de l'Hautil, à 30 km de Paris. Istrati y rédige 406 pages constituant la matière des livres à venir. Le manuscrit est aussitôt envoyé à Romain Rolland qui y voit les prémisses d'une grande œuvre. En octobre 1922, Istrati et Rolland se rencontrent pour la première fois. Le Roumain est subjugué : "Tout ce que Rolland peut donner aux meilleurs des hommes, il me l'a donné à chaque minute passée chez lui."

Istrati s'installe ensuite chez les Ionesco. Il dort sur un divan aménagé dans le magasin et travaille dans une petite pièce aménagée dans le sous-sol où selon ses mots "il vit en ermite qui s'est fait l'esclave de ce papier blanc."

 

 

 

 

Panaït Istrati à sa table de travail dans le sous-sol du bottier Ionesco. Épinglées au mur, des gravures de son ami, le peintre belge Frans Masereel (1889-1972).

 

 

Origine de la photo : "Les Amis de Panaït Istrati"


Anna — rencontre et mariage — les Istrati à Masevaux — voyage en Roumanie — 1923-1925.

Le 10 février 1923, Istrati et Ionesco prennent le train de Nice, Panaït pour la saison des photos, Georges pour ses affaires de bottier. Mais c'est aussi une gaie escapade de deux amis en quête de soleil. Dans leur compartiment, une jeune femme et son compagnon. Dès que Panaït la voit, il glisse à Georges : "Voici la femme dont j'ai toujours rêvé, elle est mon idéal et je l'épouserai" et peu après il écrit : "Alors je vis dans (ses) yeux parleurs le cri d'une âme qui aspirait à une passion forte, un désir de vie tumultueuse, deux mains tendues désespérément vers le soleil."

Probablement gêné par la présence du compagnon de la voyageuse, Panaït n'ose l'aborder. Le lendemain, il arpente des heures durant la Promenade des Anglais jusqu'à ce qu'il croise la belle inconnue. Cette fois-ci, il ne la lâche plus ; son charme et sa faconde viennent à bout des réticences de la jeune femme qui consent à se faire connaître. Elle s'appelle Anna Munsch, elle a 32 ans et vient de Masevaux, en Alsace. Après la Première Guerre mondiale, elle est venue à Paris où elle travaille comme couturière. Elle habite 27 rue de Pétrograd avec son amie d'enfance et collègue, Jeanne Bindner. Ses intonations trahissent qu'elle ne parle le français que depuis peu d'années, un point commun avec Istrati.

Anna ne résiste pas aux assauts enflammés de Panaït. Une idylle naît à Nice et se poursuit à Paris, pondérée pour Anna, passionnée pour Panaït. Lorsque le couple doit se quitter pour la première fois, Istrati écrit à Anna dans le train qui l'emmène loin d'elle : "Mes yeux n'ont pas cessé un seul instant de chercher le doux visage de la femme la plus aimée au monde ! … Oh ! mon Annette trop aimée, si tu savais combien mon cœur est déchiré en ce moment ! Je ne respire plus l'air que tu respires, nous ne marchons plus sur les mêmes pavés (...) un grand espace s'interpose entre nous et s'agrandit à mesure que le rapide file !"

Cette lettre, comme tous les mots intimes adressés à Anna pendant toute leur relation, est signée "Georges" qu'Istrati prétend être la version française de Gherasim. Peut-être pensait-il que "Georges" le franciserait mieux aux yeux d'Anna que l'exotique "Panaït" ?

 

Anna et Panaït à Nice.


Origine de la photo : "Les Amis de Panaït Istrati"

Panaït Istrati en 1924.

Origine de la photo : "Les Amis de Panaït Istrati"


Dès l'été 1923, les amants vivent ensemble. Anna a succombé au charme du Roumain de 39 ans qui est ainsi décrit par l'écrivaine russe Galina Serebriakova :

"Je le revois comme si c'était hier : maigre, un peu voûté, le visage allongé et un peu pointu, et toujours en pleine activité, agité d'un tourbillon de sentiments et d'idées... Je me rappelle sa chevelure noire qui tombait en grandes mèches sur son front large et bombé. Il me semble voir son visage émacié qui trahissait l'impitoyable maladie. Jamais je n'oublierai son regard pénétrant, scrutateur, intelligent, qui vous examinait derrière ses lunettes, ni son rire d'enfant si communicatif."


Pour Istrati le bonheur de l'amour n'arrive pas seul. En août 1923, la revue Europe publie sous la plume de Romain Rolland une présentation élogieuse de Panaït Istrati et de son roman Kyra Kyralina. C'est là que Romain Rolland qualifie Istrati de "Gorki balkanique", un surnom qui fera florès.

La carrière littéraire d'Istrati est amorcée. Alors qu'il travaille encore comme peintre dix heures par jour sur une échelle de huit mètres au Lycée Saint-Louis, il négocie la parution de ses écrits avec l'éditeur Rieder.

En mai 1924, Kyra Kyralina sort en librairie et c'est le succès, autant auprès du public que des critiques. Istrati peut remiser pinceaux et échelles : désormais il vivra de sa plume. Il veut partager sa jeune gloire avec Anna en l'épousant. Ne lui a-t-elle pas inspiré le personnage de Kyra Kyralina, "une femme capricieuse comme toi" ? Mais Anna n'est pas portée sur le mariage, à 33 ans elle en a déjà refusé tant ! Elle tient à son indépendance et ne veut faire ni la cuisine ni le ménage. "Je ferai la popote et le lit" lui promet Panaït en ajoutant qu'il cacherait l'acte de mariage au fond d'une malle pour qu'elle en oublie les chaînes.

Le mariage est finalement décidé, mais ce n'est pas la grande noce ! Istrati écrit à Romain Rolland :
"J’épouse demain mardi à 10 h 30, à la mairie du 8e, une ouvrière couturière avec laquelle je vis depuis plus d’un an… Pour paraître convenables, elle a frotté à l’essence et repassé, hier, dimanche, mon complet noir, acheté à la Samaritaine, et tourné à l’envers une robe vieille de quatre ans. Aujourd’hui, lundi, elle travaille ; mercredi, elle reprendra sa tâche."

L'acte de mariage indique "journaliste" pour la profession de Gherasim Istrati et Anna Munsch est dite "sans profession" alors que la veille encore elle travaillait comme couturière ! Le témoin du marié est le poète Pierre-Jean Jouve (1887-1976) tandis que celui d'Anna est, sans surprise, son amie Jeanne Bindner.

Après le mariage, annonce Istrati, "nous partons en Alsace, à Masevaux, son pays, où je me mettrai à un travail acharné." Effectivement le couple passe quatre mois à Masevaux, chez la mère d'Anna qui habite au 9 Grande Rue. [dans l'actuelle rue piétonne, à l'emplacement de la Banque Populaire]

Le jeune marié ne s'abandonne pas aux délices de la lune de miel. Il s'immerge dans le travail d'écriture : la rédaction des prochains romans, la traduction déjà commandée de Kyra Kyralina en allemand et en roumain et la tenue d'une volumineuse correspondance. Il rédige de longues missives pour ses nombreux amis, des articles et des commentaires aux journaux de sa sensibilité politique et des ripostes aux critiques que lui décochent ses détracteurs.

Panaït Istrati au travail dans le salon des Munsch à Masevaux. On remarque que l'écrivain tient son crayon entre le majeur et l'annulaire car il a eu l'index écrasé lors d'un accident sur un chantier de construction. Origine de la photo : "Les Amis de Panaït Istrati"


Anna et Panaït se plaisent dans la vallée de la Doller. Pendant toute la durée de leur vie commune, ils viennent y séjourner à la belle saison. En 1925, ils sont en pension à Kirchberg-Langenfeld où le couple Ionesco les a rejoints. [par erreur Istrati date certaines de ses lettres de Niederbruck-Langenfeld]

Nous manquons de détails sur la vie du couple Istrati lors de ses séjours alsaciens. Quelques photos montrent des sorties dans la campagne alentour. Dans un article, Istrati mentionne des visites au "Hartmannsweilerkopf" [le Vieil-Armand] et dans le Bassin Potassique. Une source cite Istrati parmi les hôtes de Riquette Mahon, une célébrité locale qui a accueilli dans son salon plusieurs écrivains pendant la Première Guerre mondiale.

 

 

 

 

Anna et Panaït sur la digue du Lac d'Alfeld.

 

 

 

 

Origine de la photo : "Les Amis de Panaït Istrati"

 

 

 

 

Georges Ionesco, Panaït (avec le chien) et Anna près du pont sur la Doller à Kirchberg-Langenfeld.

 

Origine de la photo : "Les Amis de Panaït Istrati"


Le conflit mondial encore si proche inspire à Istrati, toujours virulent militant révolutionnaire, une réflexion sur la guerre capitaliste et les ravages du nationalisme et du cléricalisme. Porte-parole du petit peuple masopolitain, Anna lui a rapporté qu'à Masevaux, en plein conflit, les officiers français "banquetaient, faisaient couler à flots le champagne, et les femmes de ceux qui étaient partis [les Alsaciens mobilisés dans l'armée allemande] couchaient avec les nouveaux venus." [les Français] Pour Istrati, l'absence de destructions et de victimes à Masevaux comme à Mulhouse s'expliquerait par une entente tacite entre les états-majors des deux camps pour se ménager : "là où se trouvait un état-major, les bombes ne tombaient pas !" Istrati fustige le clergé local qui fait croire au peuple "que Masevaux a été épargné grâce à la Vierge de la Chapelle de Houppach et ironise sur ces foules stupides, ces troupeaux, cette lèpre humaine (qui) se précipitent à présent, en cohortes  interminables, vers la Vierge miraculeuse, chantent sa gloire, en hommage de reconnaissance de la bêtise éternelle, vrai pain bénit pour le Pape de Rome et ses représentants locaux."

Le Roumain déplore qu'à Masevaux, pourtant ville ouvrière, il ne soit pas possible d'acheter le journal L'Humanité et qu'une réunion socialiste n'attire que dix personnes, "le reste de la commune processionne ou se tient au bistrot, au grand bonheur des états-majors et des usines Schneider, Creusot et Krupp."

En 1925, auréolé de ses premiers succès et financièrement rétabli, Panaït Istrati décide de retourner avec Anna pour deux mois en Roumanie qu'il n'a plus revue depuis neuf ans. Le début du voyage est mouvementé. Partis de Masevaux, Panaït et Anna sont refoulés à la frontière suisse de Bâle parce qu'ils ont avec eux leur petit chien alors que la rage sévit en Suisse. Ils doivent reconduire le basset à Langenfeld pour le confier aux Ionesco. De retour à la frontière, Panaït apprend que son passeport, pourtant approuvé par la mairie de Kirchberg, manque d'un visa de sortie attestant la bonne moralité du voyageur. Panaït est vexé de ne pas être reconnu ; plutôt que de revenir encore une fois à Kirchberg pour faire viser son passeport, il va trouver le consul de Suisse à Mulhouse qui est un de ses fervents lecteurs. Grâce à son entremise, les autorités françaises découvrent la personnalité du voyageur, sous l'œil sarcastique de Panaït qui écrit :  "Ah ! il fallait voir les effusions du Français, tout confus d’être avec mille ans de retard avec la littérature de son pays !"

Heureusement le reste du voyage se déroule sans encombres et à la satisfaction générale. Plus de 40 ans après, Anna Munsch se rappellera : "Nous y avons été reçus comme des rois."

 

 

 

 

 

 

Lors de son retour en Roumanie en 1925, Panaït Istrati se recueille sur la tombe de sa mère.

 

 

 

 

Origine de la photo : "Les Amis de Panaït Istrati"

 


Un couple conflictuel — 1924-1926.

Les Istrati mènent une existence vagabonde, à l'image du caractère de Panaït qui avoue :
"Dès qu’une chose devient régulière, elle ne me va plus." Au hasard des engagements de l'écrivain, de sa situation financière ou des alarmes de sa santé, ils vivent, outre à Masevaux, à Paris, à Nice, en Italie, à Deauville, en Bretagne, en Suisse, presque toujours en meublé. Leur vie de couple est tout aussi déréglée : dès les débuts de leur relation, les orages sont plus nombreux que les accalmies, au grand dam de Panaït qui écrit à Romain Rolland en décembre 1924 : "Ah, on ne pourra pas dire à ma mort que la vie me fut paisible ! Et si vous saviez jusqu’à quel point cette femme est aujourd’hui le centre de mon existence. Tout s’écroulera si je la perds !"

Si l'amour de Panaït pour Anna a été foudroyant, leur vie en ménage est épineuse. Non seulement Anna ne peut "s'accommoder de la dépendance d'un homme, fût-il son mari", mais son caractère est à l'opposé de celui de Panaït. Peu sensible à l'œuvre littéraire de son mari, Anna ne partage en rien sa nature expansive et son inextinguible soif d'amitié. Elle refuse "de nouer la moindre relation avec mes amis les meilleurs" se lamente Panaït, ce que Anna confirme : "Tu ne peux pas vivre sans tes amis, et moi, je déteste tout le monde." Alors qu'Istrati aime le genre humain auquel il voue sa vie et son œuvre, Anna n'a pour lui qu'indifférence, voire du mépris. Pour elle, dit Panaït : "Un chien, un cheval, sa guitare et la forêt, voilà toute sa vie."

Malgré cette incompatibilité, Panaït rêve d'harmonie conjugale et d'un foyer paisible avec Anna. Lui qui n'a pas eu d'enfants, s'attache à la nièce d'Anna qu'il souhaite adopter. Malheureusement, l'enfant décède à l'âge de quatre ans avant que le projet ne soit concrétisé. À plusieurs reprises, quand ses revenus l'auraient permis, l'écrivain veut acheter une maison à Anna, mais celle-ci décline ces offres généreuses.

Inexorablement, le lien affectif entre Anna et Panaït se distend. Pour Anna, il n'y a plus de passion : "La femme-popote n’a jamais été la maîtresse !" dit-elle en ajoutant : "Après la première dispute avec un homme, tout est fini pour moi. Je ne suis pas une chiffonnière qui se dispute le jour et fait l’amour la nuit." Elle semble tirer un trait final sur leur relation et rendre sa liberté à Panaït en disant : "Du reste, je n’ai jamais été une amoureuse et tu ne peux pas vivre sans cette passion."

Panaït en est conscient. Tandis qu'il écrit à Anna : "Je ne peux me passer de tes yeux qui voient tout, de tes oreilles qui entendent tout, et de ton bon sens qui pénètre partout", il confie à Romain Rolland : "Je crains que je perdrai Anna, ce douloureux appui de ma vie actuelle, dont je ne puis plus me passer : Anna, c’est le symbole de la sincérité. Sans elle je m’asphyxie dans ce monde de conventionnalisme."

Mais, et c'est là une nouvelle marque du caractère déroutant de l'écrivain, au moment même où, en avril 1926, il clame son attachement à Anna, il vient de tomber amoureux d'une autre femme : la cantatrice Marie-Louise Baud-Bovy, dite Bilili, fille du directeur du Conservatoire de Genève. Il écrit à Romain Rolland : "Cela est arrivé entier, complet, beau comme la foudre et a remis d’aplomb mon côté passionnel qui dépérissait : Marie-Louise est presque une Anna doublée de ce qui manque à Anna." Et il ajoute cette prétention illusoire : "Je ne renonce ni à Anna, ni à Marie-Louise… il me faut les deux et cela se peut."

Non, dans le monde réel, cela ne se peut pas ! Il n'y aura plus de vie commune entre Anna et "son Georges" comme il aimait à signer pour elle. Tandis que Panaït suit le cours d'une vie toujours aventureuse, Anna revient définitivement à Masevaux où elle soigne sa mère malade.


Après la rupture — 1926-1935.

Les déboires amoureux d'Istrati n'entravent pas sa réussite littéraire. Chaque année paraissent deux ou trois de ses romans qui ont un succès international. En 1928, Istrati est, après Romain Rolland, l'écrivain de langue française le plus traduit au monde. Le Roumain devient le héros de l'intelligentsia française, adulé par la gauche, respecté par la droite.

En 1927, il est invité à participer aux fêtes du dixième anniversaire de la Révolution d'Octobre à Moscou. Puis, en 1928, accompagné par Bilili, il est autorisé à parcourir pendant un an et demi l'immense territoire de l'URSS pour témoigner de la réussite du communisme.

Mais Istrati n'est pas homme qu'on dupe ou qui se tait par soumission idéologique. Peu à peu, il devine, derrière l'accueil réservé aux hôtes étrangers, la réalité de la dictature stalinienne. "Ce fut seulement pendant les trois derniers mois de mon séjour, à Moscou et à Leningrad, que le charme se rompit, que le voile tomba brusquement, et que la situation réelle, absolument évidente pour tout homme de bonne foi, s'imposa à moi dans toute sa cruauté." Quand pour minimiser les échecs du régime les apparatchiks communistes invoquent le dicton "On ne fait pas d'omelette sans casser les œufs", Istrati rétorque : "Bon, je vois les œufs cassés, où est votre omelette ?"

Après son retour, Istrati publie en 1929 Vers l'autre flamme où il dénonce avec virulence le régime soviétique et son impitoyable exploitation des travailleurs au profit d'une bureaucratie privilégiée. Le livre est une bombe dont la première victime est son auteur. Du jour au lendemain, Istrati est renversé de son piédestal et devient la cible d'une ignoble campagne de calomnie de la part des communistes. Presque tous les écrivains de gauche le renient. Même Romain Rolland prend ses distances et lui écrit : "Je ne me brouille pas, je brise." Il n'y a guère que Joseph Kessel à lui garder son amitié.

Le procès de divorce avec Anna traîne jusqu'en 1931. À deux reprises, on trouve la trace d'Istrati en gare de Colmar et de Mulhouse. Était-ce pour rencontrer Anna à l'insu de Bilili ? En 1930, celle-ci rompt avec Istrati pour épouser un médecin autrichien.

Déçu par l'hostilité des intellectuels français à son égard, Istrati retourne en Roumanie. En 1932, il se remarie avec Margareta Izescu, une jeune Roumaine de 24 ans. Avec elle, il fait un dernier voyage à Paris en juillet 1933 à l'occasion d'un meeting de soutien à son ami Victor Serge, l'opposant au stalinisme condamné à trois ans de déportation dans l'Oural.

Cependant, la figure d'Anna, dont Panaït disait qu'elle était "la femme la plus forte que j’aie jamais connue," ne quitte pas son esprit. Dans La maison Thüringer, l'un de ses derniers romans, il crée le personnage d'une maîtresse femme d'origine allemande qu'il prénomme Anna.

Moralement affaibli, décrié tant par les communistes qui le traitent de "fasciste" que par les fascistes qui le qualifient de "cosmopolite", Panaït Istrati meurt de la tuberculose à Bucarest le 16 avril 1935, à l'âge de 51 ans.
 


Anna à Masevaux — 1926-1977.

Anna Munsch refait sa vie à Masevaux. En 1940, elle se remarie avec le jardinier Aloyse Hasenboehler (1909-1983), de 18 ans son cadet. Le couple habite à Masevaux, au 28 rue de Niederbruck [numérotation de 1977]. Fidèle en amitié, elle reste liée avec Jeanne Bindner comme le montre une photo des deux femmes en villégiature à Nice en 1962.

En 1969, elle confie à la journaliste Marie-Madeleine Wallach qu'elle savait que Panaït Istrati était "l'instabilité personnifiée, qu'il avait besoin de changer d'amis, de femmes, d'horizons." Au soir de sa vie, sereine et sans regrets sur son passé, elle garde de Panaït Istrati l'image "d'un brillant météore" qui a traversé sa vie.

Anna Munsch décède à Masevaux le 26 mai 1977 à l'âge de 86 ans.


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Henri Ehret, juin 2025.

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Aperçu de l'œuvre de Panaït Istrati.

Après le succès fulgurant des années 1924 à 1929, l'œuvre d'Istrati subit l'anathème du monde intellectuel et littéraire inféodé au parti communiste. Interdite en France pendant la Seconde Guerre mondiale et en Roumanie durant le régime communiste, elle tombe dans un oubli presque complet pendant un demi-siècle. Elle est aujourd'hui réhabilitée grâce à L'Association des amis de Panaït Istrati.

Les romans de Panaït Istrati retracent les péripéties de sa vie, racontées par Adrien Zograffi qui est l'alter ego littéraire de l'auteur. Principaux titres :

- Les Récits d'Adrien Zograffi comprennent Kyra Kyralina, Oncle Anghel, Présentation des haïdoucs.

- Dans La Jeunesse d'Adrien Zograffi on trouve : Codine, Mikhaïl, Mes départs, Le Pêcheur d'éponges.

- Dans La Vie d'Adrien Zograffi figurent La maison Thüringer, Le bureau de placement, Méditerranée.


Sources :

"Les Cahiers Panaït Istrati" : revues annuelles éditées par L'Association des amis de Panaït Istrati, mises en ligne par la Bibliothèque Diderot de Lyon - Numérisations.

 
Les pages Facebook des Amis de Panaït Istrati.

"Panaït Istrati, L'amitié vagabonde" de Jacques Baujard, Éditions Transboréal, 2015.

 Le site : https://maitron.fr/istrati-gherasim-dit-panait/

 Le site : https://gradiva.hypotheses.org/155

 La revue Comœdia du 29 septembre 1926.

 Les actes d'état civil de Paris et du Haut-Rhin.

 Wikipédia.


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