Travaux d’enfant au fil des années.

Depuis des siècles, au prix d’un labeur continuel, nos ancêtres ont chichement survécu sur les terres ingrates des vallées vosgiennes. Dans les années 1950, le mode de vie basé sur le travail de tous les membres de la famille était encore la règle dans le milieu des ouvriers-paysans. Les enfants étaient mis à contribution dès que leur âge leur permettait de se rendre utiles, aussi minime que fût leur apport.

Quand j’étais tout bambin, alors que je m’escrimais sans grand succès à râteler l’herbe, mon père me répétait : "Si tu ne ramasses qu’une seule brindille, ce sera toujours une brindille de moins que ta mère devra ratisser".

Dans la mentalité de mes parents, il était inconvenant qu’un enfant reste oisif toute une journée, voire une après-midi. Il fallait lui donner un ouvrage, même si le produit de sa besogne était négligeable en regard de ses efforts ou du temps qu’il y avait consacré. J’ai ainsi été astreint à des tâches diverses, certaines quotidiennes, d’autres saisonnières. Au fur et à mesure que je gagnais en âge et en forces, la gamme de mes travaux s’élargissait tandis que le champ de mes loisirs rétrécissait comme peau de chagrin. 

Voici quelques unes des occupations de mon enfance à jamais gravées dans ma mémoire :

1. Sur le chemin du Senkel : ci-dessous.

2. Les orties.

3. Le fumier.

4. L'herbe.

5. La sciure.

6. Dans la forêt.

7. Sur le Breuil.

 

Sur le chemin du Senkel.

 

Les terres cultivées de mon village se trouvaient sur le Senkel, une hauteur morainique aux formes adoucies, à mi-chemin entre le fond du vallon et les raides versants de la montagne. Les parcelles de sol arable de quelques ares en épousaient les pentes et s’étageaient en terrasses. Mes parents y exploitaient trois champs où ils plantaient des pommes de terre, mais aussi des plantes potagères. Betteraves, carottes, choux, haricots et autres légumes étaient du ressort de ma mère qui y travaillait en général après le repas de midi et jusqu’à l’heure de soigner les bêtes. Au moment des récoltes, j’avais la charge d’amener la « Leiterwagala » à pied d’œuvre sur le champ où œuvrait ma mère pour qu’elle puisse y charger sacs et paniers remplis de la cueillette du jour.

 

 

 

 

Le Senkel en 2007 : les champs labourés ont disparu. Forêts et plantations d'épicéas ont grignoté les surfaces jadis cultivées    

 

La "Leiterwagala" était la carriole traditionnelle qui servait à tous les transports ne nécessitant pas d’attelage. Rustique et solide, son poids la rendait cependant difficile à tirer dans les chemins en pente, surtout pour un enfant de moins de dix ans. 

Tandis que ma mère partait rapidement vers les champs, j’aurais pu profiter de ma liberté car j’avais deux bonnes heures devant moi. Mais l’anxiété de m’acquitter de ma tâche ne me laissait pas en repos si bien qu’après avoir tergiversé un ou deux quarts d’heure, je me décidais à me mettre en route. 

Le début du trajet sur la route goudronnée en légère montée était facile. C’était même plaisant d’entendre les roues cerclées de fer crisser sur les fins gravillons de la chaussée et d’observer parfois le rare passage d’une auto. Mais bientôt je bifurquais dans un chemin de terre rocailleux qui gravissait sur une centaine de mètres la pente raide séparant le fond de la vallée et le replat du Senkel. Étroite et malaisée, la voie ne permettait le passage que d’un seul véhicule. Avant de m’engager, je vérifiais que personne n’était en vue. Si un attelage survenait alors que j’étais déjà engagé, je devais en toute hâte tirer ma charrette sur le talus au risque de ne plus réussir à la ramener sur le chemin. Et gare à la semonce si un paysan devait immobiliser son tombereau pour écarter lui-même ma carriole !  

Avec l’appréhension d’une mauvaise rencontre, je m’engageais à grande peine dans le raidillon. Le passage répété des chariots y avait tracé deux rails où le rocher affleurait, tandis qu’au milieu épargné par les roues, prospérait une bande herbeuse surélevée. L’étroitesse de la Leiterwagala m’obligeait à sinuer entre ces surfaces inégales en évitant les trop grosses pierres qui bloquaient les roues et les mottes d’herbe qui frottaient sur le fond de mon engin. J’avais à peine la force de tracter la charrette vide et je devais me mettre le dos vers l’amont, saisir le timon des deux mains et m’arc-bouter pour franchir les passages difficiles. A force de faire le même trajet, je connaissais les pierres du parcours et je peaufinais des stratégies pour éviter leurs pièges : contourner l’une par la droite, passer à cheval sur l’autre, manœuvrer pour esquiver une troisième. A mi-chemin, un fossé transversal destiné à l’écoulement de l’eau de ruissellement permettait un temps de repos. Lorsqu’une des roues y était calée, la carriole ne repartait plus vers l’arrière. Aubaine appréciée, l’endroit était dominé par un poirier dont les fruits minuscules mais succulents jonchaient le chemin. Le temps de retrouver mon souffle, de manger quelques poires sans souci de leur propreté, et l’expédition continuait. J’affrontais alors le passage le plus abrupt de la grimpette, juste avant d’arriver au niveau des champs. Dans cette portion du chemin, je me réjouissais d’un dérivatif : une grande pierre plate affleurait à la surface et offrait une bande de roulement idéale, malheureusement que sur un demi-mètre ! A chaque passage, je me plaisais à y faire rouler les deux roues gauches de mon véhicule en rêvant d’une allée entièrement pavée de pierres lisses et égales. 

 

Aujourd'hui presque à l'abandon et envahi par l'herbe, le chemin du Senkel apparaît bien anodin aux yeux d'un adulte !

 

Après un ultime coup de rein dans un virage serré en rupture de pente, j’atteignais le palier naturel où s’étendaient les parcelles cultivées. A partir de là, et sur les 300 mètres suivants, ma tâche était plus facile. Le chemin montait en pente douce et la vue dégagée permettait d’éviter à temps les autres usagers. Mais je ne pouvais goûter ce répit car, après les difficultés physiques, je devais à présent affronter les chicanes de la malignité humaine. Il était en effet impératif que je salue les personnes travaillant sur leurs champs si je passais à leur proximité. C’étaient des femmes occupées à planter, biner, désherber ou cueillir. En aucun cas, elles ne m’auraient adressé la parole en premier, mais si je négligeais la civilité, elles me rappelaient durement à l’ordre ou, pire, se donnaient le fielleux plaisir de dénoncer ma faute à ma mère, blâme insupportable que je paierais cher. Je lançais donc mon bonjour en direction de chaque personne, même vers les silhouettes éloignées ou dissimulées par les rames de haricots. Leurs réponses me rassuraient mais, lorsqu’elle restaient silencieuses, je craignais qu’elles m’aient vu sans m’entendre et aient conclu à ma mauvaise éducation.

Je finissais par haler la carriole jusqu’au champ où ma mère s’affairait. Il me restait à attendre le moment de charger la charrette puis nous prenions le chemin du retour. Pendant longtemps, je n’avais pas assez de forces pour maintenir le timon dans la descente tant il tressautait sous les heurts de la pierraille. Aussi étais-je préposé à suivre derrière, une corde à la main avec laquelle je freinais la charrette dans les pentes.    

 

Revenu à la maison, je me désolais que ce labeur chargé d’efforts et d’émotions fût dénué de satisfaction et de reconnaissance et qu’il faudrait maintes fois le recommencer.  

Henri Ehret, février 2008.

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